Trois ans de recherches de financements

L’essor des appels à projets s’inscrit dans un mouvement plus large de « bureaucratisation néolibérale », selon la politologue Béatrice Hibou. Normes, règles, procédures prolifèrent et encadrent un nombre croissant d’activités. Cette inflation normative, souvent dissimulée derrière un langage technique, est devenue si ordinaire que l’omniprésence des indicateurs, formulaires et dispositifs d’évaluation semble aujourd’hui aller de soi. Les logiques du marché et de l’entreprise sont ainsi diffusées dans l’ensemble de la société et touchent désormais des professions d’intérêt général — médecins, infirmiers, enseignants — dont l’activité repose pourtant sur une autonomie professionnelle et des logiques propres. Tandis que les secteurs non lucratifs sont soumis à des règles et des évaluations toujours plus strictes, l’attribution d’aide au secteur privé de la part de l’État et des collectivités — crédits d’impôt, subventions ou exonérations — comporte bien moins d’exigences, de contrôle ou de contreparties. Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), par exemple, avait pour objectif de permettre aux entreprises de recruter et d’investir. Mais il n’a été conditionné à aucun usage précis. Son coût pour les finances publiques a été évalué à plus de 100 milliards d’euros entre 2013 et 2019, pour un effet modéré sur l’emploi (environ 100 000 emplois « sauvegardés »). L’obsession de la traçabilité concerne davantage les activités censées servir l’intérêt collectif que celles dont la finalité première reste le profit.

Estelle Pereira, « L’univers impitoyable de l’appel à projets » (Le Monde Diplomatique, Juillet 2026)

Statutairement, les chercheurs et chercheuses du CNRS doivent produire, tous les cinq semestres, un rapport sur leurs activités sur la base duquel ils et elles sont évaluées. J’ai choisi cette année de profiter de cet exercice pour réaliser un honest CV, qui consiste à compiler l’intégralité des projets déposés ou engagés, plutôt que de se limiter à décrire ceux qui ont été effectivement financés ou menés à bien. L’objectif était double : d’une part, offrir une vision plus fidèle et exhaustive de mon activité scientifique, en incluant les abandons et les tentatives infructueuses qui, bien que souvent invisibilisés, font pourtant partie intégrante du processus scientifique ; d’autre part, illustrer la réalité du travail de recherche, où la quête incessante de financement représente désormais une part démesurée de notre activité.

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