Triomphe des Lumières ou faillite de la raison ?

Récemment traduit en français sous le titre Le Triomphe des Lumières1, le dernier livre du professeur de psychologie à Harvard Steven Pinker a suscité beaucoup d’enthousiasme. Pinker l’a présenté lors de nombreuses conférences (voir en particulier son TED talk sous-titré, les captations de ses interventions à l’ENS Paris et au Forum Économique Mondial de Davos). Les thèses avancées dans cet ouvrage ont fait l’objet d’une certaine médiatisation (Bill Gates ayant même déclaré qu’il s’agissait de son livre de chevet) et d’articles élogieux2, mais aussi de nombreuses critiques de la part de journalistes et de scientifiques anglophones (voir références dans l’article). Le point de vue défendu par Pinker et son argumentaire, qu’on retrouve presque à l’identique sous la plume d’autres auteurs3, rencontrent actuellement un certain écho dans la sphère politique et il me semble donc intéressant d’en proposer ici une critique en français.

La thèse principale avancée dans le livre s’articule en deux points. Premièrement, l’examen attentif de l’évolution de multiples indicateurs quantitatifs permettrait de rendre compte, objectivement et sans conteste, de l’amélioration globale de l’existence sur l’ensemble de la planète : ‘le monde a fait des progrès spectaculaires dans chaque domaine mesurable du bien-être humain, sans exception’ (p.69). Selon lui, cette trajectoire ascendante ne doit néanmoins pas être considérée comme acquise : il faut pour conserver, voire accentuer, cette dynamique, identifier les mécanismes du progrès. Il s’agit du deuxième volet de la thèse, selon lequel le progrès aurait une cause première unique : le déploiement au cours des siècles de l’usage de la raison à tous les domaines de la vie – notamment par l’entremise de la science – et, ce, dans une perspective utilitariste4. Ceci définit ce que Pinker nomme le Principe des Lumières, ‘selon lequel nous pouvons mettre la raison et la sympathie au service de l’épanouissement humain’ (p.18). Enfin, Pinker tire de ces conclusions plusieurs corollaires directs sur notre façon d’envisager l’état actuel du monde et les principes politiques à déployer pour faire face à l’avenir. En particulier, le tableau édifiant qu’il dépeint étant, selon lui, entièrement basé sur les faits et dénué de toute idéologie, il est accessible à tout être humain, pour peu que celui-ci se donne la peine d’examiner les données. En théorie, « les chiffres parlant d’eux-mêmes », il devrait suffire de constater la progression massive des indicateurs pour être convaincu de la validité des thèses défendues dans l’ouvrage. Pourquoi dans ce cas autant de contemporains et contemporaines de Pinker semblent-ils imperméables à ce discours, remettant en cause le constat de progrès global ou les solutions politiques qui s’imposent d’elles-mêmes ? Seule explication possible selon lui : ces paroles critiques doivent nécessairement découler de certains ‘biais cognitifs’ (p.57, p.66) ou, pire, d’une ‘hostilité à la raison’ (p.45). Pour étayer ses thèses, Pinker s’appuie sur de nombreux articles, livres et rapports, scrupuleusement référencés dans une abondante bibliographie de 56 pages.

Précisons-le tout de suite : mon propos dans ce billet n’est pas de défendre le point de vue ‘décliniste’ et ‘progressophobe’, dont Pinker se veut l’adversaire déterminé. Je ne prétends naturellement pas que l’Humanité n’a fait aucun progrès depuis 1700 ni, a fortiori, qu’elle aurait passé son âge d’or et se trouverait à présent sur la pente descendante. Il ne s’agit évidemment pas non plus pour moi de remettre en cause le principe de l’approche rationnelle – en tant que chercheur, je suis très attaché à l’usage de la raison comme mode d’appréhension du monde. Néanmoins, je pense que le triomphalisme affiché ici n’est pas justifié, au regard des faits. Sur un tel sujet, il est intéressant de dissocier les valeurs défendues (auxquelles on peut, ou non, adhérer) de la validité scientifique de la preuve avancée [2]. En l’occurrence, alors que Pinker se campe en héraut de la raison cartésienne, son argumentation ne répond pas à certains des principes élémentaires de l’approche scientifique, comme je vais m’attacher à le montrer.

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur se déclare particulièrement soucieux d’éviter toutes les erreurs de raisonnement commises habituellement par le cerveau humain – et en particulier celui de ses contradicteurs et contradictrices. En effet, ‘les êtres humains sont par nature illettrés et innumérés, et quantifient le monde par « un, deux, beaucoup » et au moyen d’estimations approximatives. […] Ils procèdent à des généralisations sur la base de maigres échantillons. […] Ils confondent corrélation et causalité. Ils pensent de manière holistique, manichéenne, […] rassemblant des preuves qui viennent étayer leurs convictions tout en écartant celles qui les contredisent’ (p.41) et Pinker rapporte d’ailleurs de nombreux exemples de fautes logiques tirées du discours des ‘progressophobes’. Malheureusement, il n’a semble-t-il pas apporté le même soin à la vérification de son propre argumentaire, qui reproduit plusieurs des erreurs mentionnées ci-dessus. La partie suivante portera sur les problème soulevés par sa ‘quantifi[cation] du monde’, notamment le biais de raisonnement consistant à ‘rassemblant des preuves qui viennent étayer leurs convictions tout en écartant celles qui les contredisent’. Dans une seconde partie, je m’intéresserai à la confusion entre corrélation et causalité et aux notions de raison et de progrès.

1.    Démontrer le progrès humain

Comme noté plus haut, le premier objectif du livre consiste à démontrer que ‘Les Lumières ont fonctionné’ (p.19), c’est-à-dire que nous avons significativement amélioré tous les aspects fondamentaux de notre existence par rapport aux époques passées. Naturellement, une affirmation de cette ampleur requiert une solide démonstration qui doit être étayée par les faits. Pinker nous propose donc d’évaluer quantitativement le progrès de l’humanité au cours du temps.

Définir le progrès est, lui semble-t-il, aisé si l’on ‘évite de jouer sur les mots’ (p.64) : ‘La plupart des gens s’accordent à dire que la vie vaut mieux que la mort. La santé vaut mieux que la maladie. Mieux vaut manger que d’avoir faim. L’abondance vaut mieux que la pauvreté. La paix vaut mieux que la guerre. […] Mieux vaut être intelligent qu’obtus. Le bonheur vaut mieux que la misère. […] Tous ces critères sont mesurables. S’ils se sont améliorés au fil du temps on peut parler de progrès’ (p.68). Cette dernière phrase fournit le fil conducteur de la démonstration. Les chapitres 5 à 19 examinent une à une les diverses composantes du progrès, en particulier la santé, l’alimentation, la prospérité économique, la préservation de l’environnement, la paix, la démocratie, l’égalité des droits, ou encore le bonheur. Dans chacun de ces domaines, l’ouvrage présente des données chiffrées, la quasi-totalité d’entre-elles montrant des tendances très favorables. À l’issue de la deuxième partie, Pinker annonce être parvenu à démontrer objectivement l’amélioration des conditions de vie sur Terre, particulièrement au cours du siècle dernier :

‘Depuis que les Lumières ont pris leur envol à la fin du XVIIIème siècle, l’espérance de vie dans le monde est passée de 30 à 71 ans, et même, dans les pays les plus favorisés, à 81 ans. […] Le monde est environ cent fois plus riche aujourd’hui qu’il ne l’était il y a deux siècles, et la prospérité est de plus en plus également répartie entre les pays et les peuples du monde. La part de l’humanité vivant dans l’extrême pauvreté est tombée de près de 90 % à moins de 10 %, et, du vivant de la plupart des lecteurs de ce livre, elle pourrait se rapprocher de zéro. […] La proportion de personnes tuées par la guerre chaque année est quatre fois inférieure à ce qu’elle était dans les années 1980, sept fois inférieure à son niveau des années 1970, dix-huit fois inférieure à celui du début des années 1950. […] À l’échelle du monde entier, la probabilité de se faire assassiner a baissé de 30 % en dix-huit ans. […] Il y a deux siècles, seulement une poignée de pays, représentant 1 % de la population mondiale, étaient démocratiques ; aujourd’hui c’est le cas des deux tiers des pays du monde. […] Le mouvement d’abolition des lois condamnant l’homosexualité se poursuit, et les attitudes envers les minorités, les femmes et les homosexuels se caractérisent par une tolérance en augmentation constante. […] Au début du XIXème siècle, 12 % de la population mondiale savait lire et écrire ; aujourd’hui c’est le cas de 83 % des habitants de la planète. [Nous sommes] littéralement plus intelligents – de trente points de QI ce qui représente deux écarts-types de mieux par rapport au score de nos ancêtres. […] Grâce à ces bienfaits, les gens sont plus heureux dans le monde entier. Même les Américains, qui tiennent pour acquis tous ces privilèges, se disent au minimum « plutôt heureux ». […] À mesure que les sociétés humaines ont bénéficié de ces avancées en termes de santé, de prospérité, de liberté et de bonheur, elles se sont tournées vers les défis mondiaux les plus urgents. Elles ont émis moins de polluants, défriché moins de forêts, déversé moins de pétrole, sanctuarisé plus de réserves naturelles, provoqué moins d’extinctions d’espèces, sauvé la couche d’ozone et dépassé leur pic de consommation de pétrole.’ (p.371)

Cette partie porte sur deux erreurs de raisonnement, assez courantes, qui peuvent être relevées dans l’évaluation quantitative du progrès « global » de l’Humanité proposée par Pinker : le caractère indirect des indicateurs et l’existence de biais dans le choix des données présentées.

1.1.           Validité des données

S’il référence scrupuleusement les sources secondaires de ses données, Pinker s’intéresse assez peu aux conditions de production de ces dernières. L’interprétation des tendances mises en exergue fait souvent l’objet de discussions détaillées, mais très rarement les postulats et méthodologies qui les sous-tendent. Les chiffres exposés apparaissent alors comme des images objectives et directes de la réalité du monde et deviennent, de fait, indiscutables – une vision particulièrement contestable lorsqu’il s’agit de statistiques sociales ou économiques comparées au niveau mondial et représentées sur une période de 3 siècles. À une telle échelle, il est naturellement impossible que les données soient collectées par une instance unique suivant un protocole constant ; au contraire, le mode d’évaluation change nécessairement en fonction de l’époque et du lieu, pouvant entraîner in fine des biais systématiques dans les résultats. Par ailleurs, l’obtention de statistiques quantitatives fiables sur le développement d’un pays à une période donnée est conditionnée par l’existence d’instances capables d’en organiser le recensement et, donc, d’un certain niveau de développement. Ceci peut engendrer un biais de sélection5 conduisant à une sous-représentation systématique de certains groupes de population [3] et, par suite, à une surestimation du développement dans les régions les plus défavorisées. Enfin, la fragilité ou l’absence de données nécessite souvent de consolider les courbes au moyen de modèles ou en interpolant les données manquantes – autant de méthodologies de calcul qui impliquent nécessairement certaines hypothèses.

Bien sûr, les biais évoqués ici dépassent largement le cadre de l’ouvrage de Pinker et constituent une difficulté récurrente dans les études épidémiologiques ou démographiques [4]. Le travail de l’économiste Morten Jerven sur les statistiques économiques africaines est particulièrement éclairant de ce point de vue. Il met en lumière l’existence d’une hétérogénéité des méthodologies d’estimation derrière des séries de données présentées comme unifiées, avec notamment des changements non documentés du référentiel de calcul du PIB au cours du temps [5]. Ces choix arbitraires dans la production des statistiques économiques et dans les catégories analytiques utilisées engendrent des estimations à la hausse du PIB qui permettent selon lui la construction d’une « fiction de la croissance en Afrique » (voir également [6]).

En janvier 2019, l’anthropologue Jason Hickel (ensuite rejoint par l’économiste Branko Milanović) a engagé un vif échange d’arguments avec Pinker et Max Roser, économiste et auteur du site Our World in Data6. Ce débat illustre assez bien l’existence de choix méthodologiques arbitraires et potentiellement discutables derrière certaines figures utilisées par Pinker. La critique de Hickel porte sur un graphique particulier, qui présente la diminution du pourcentage de la population mondiale vivant dans des conditions d’extrême dénuement, de 94 % en 1820 à 10 % en 2015 :

Selon Pinker, la réduction brutale de la pauvreté à l’échelle mondiale s’explique en grande partie par l’expansion du libre-échange (‘Nonobstant l’horreur que le terme suscite en bien des endroits de l’échiquier politique, les analystes du développement conviennent que la mondialisation a été une aubaine pour les pauvres‘, p.115). Ce n’est pas uniquement cette interprétation (sur laquelle nous reviendrons) qui est remise en cause par Hickel, mais la réalité même des chiffres qui nous sont donnés à voir (cf. également [4]). Il avance ici trois arguments majeurs, que je résume brièvement :

1) Hickel questionne tout d’abord la validité des données. Seules les valeurs correspondant à la partie droite du graphe (à partir de 1981) sont des estimations directes de la pauvreté (enquêtes sur les ménages, menées par les instituts nationaux et rassemblées par la Banque Mondiale). Les données antérieures à 1981 proviennent d’une étude [7] qui visait à reconstruire les mesures de la pauvreté jusqu’à 1820 à partir d’estimations du PIB mondial à très long terme [8]. Comme nous l’avons déjà noté, les mesures du PIB les plus lointaines sont extrêmement fragiles. Par exemple, les estimations pour l’ensemble du continent Africain à partir de 1820 reposent sur les données historiques de seulement quatre pays et seulement à partir de 1913 [8, p. 235] : elles ne sauraient donc rendre compte fidèlement de la vie durant la période de la colonisation. En fait, une partie des estimations anciennes (celles correspondant aux régions les plus pauvres) ont été reconstruites en supposant un certain taux de croissance, et les utiliser ici comme preuve du développement économique sur cette période apparaît donc comme un raisonnement circulaire.

2) La deuxième critique concerne la définition de l’extrême pauvreté. Sont ici considérées comme « extrêmement pauvres » les personnes vivant avec moins de $1.90 PPA par jour (PPA indiquant une mesure en Parité de Pouvoir d’Achat, qui permet de comparer les devises de différents pays). Hickel note que ce seuil est trop bas pour être réellement significatif : selon cette définition, 700 millions d’humains seraient actuellement « extrêmement pauvres », tandis que l’ONU dénombre 811,7 millions de personnes souffrant de sous-alimentation (pour l’année 2017) [9]. Il rejoint ici d’autres économistes [10, Chap. 2] qui critiquent les seuils très bas utilisés par la Banque Mondiale et par l’ONU, notamment dans ses Objectifs de Développement Durable (une critique considérée par la Banque Mondiale dans son rapport de 2016 [11]). L’aspect artificiel de cette définition n’a pas échappé à Pinker, qui note ‘Certes [ce seuil] est forcément arbitraire, mais l’ONU et la Banque Mondiale font de leur mieux en combinant les seuils de pauvreté nationaux d’un échantillon de pays en développement […] Les courbes retenant des seuils plus généreux sont plus hautes et présentent une pente moins raide, mais sont elles aussi orientées à la baisse.’ (p.110). Cette dernière affirmation est contestée par Hickel, selon qui l’adoption d’un seuil plus pertinent à $7.40 PPA conduit à un tout autre récit : celui d’une stagnation de la proportion de pauvreté dans le monde depuis 1981 (hormis en Chine).7

3) Enfin, d’après Hickel, la tendance observée sur le long terme n’indique pas une réduction de la pauvreté, mais une extension progressive du système capitaliste dans le contexte de la colonisation. La réduction apparente de l’ « extrême pauvreté » reflèterait en réalité le processus de prolétarisation par lequel les peuples colonisés ont été contraints par la force à abandonner leurs modes de vie et de production traditionnels pour intégrer le système capitaliste. Comme le rappelle Hickel, bien que cet asservissement ait accru le PIB des pays, et donc diminué l’estimation de l’ « extrême pauvreté », elle ne s’est pas traduite par une réduction de la pauvreté réelle, bien au contraire (dépossession des terres, privatisation des biens communs, écrasement des économies locales, famines, etc…).

La faible fiabilité des données anciennes, la sous-représentation de certaines catégories sociales et l’écart potentiel entre un indicateur et le phénomène qu’il est censé quantifier ne signifient pas qu’il faille abandonner tout espoir d’évaluation quantitative à grande échelle, mais uniquement que les statistiques doivent alors être interprétées avec une précaution particulière. Notamment, les données ne « tombant pas du ciel », il est impératif de contextualiser leur production si l’on veut les interpréter correctement [4]. La rigueur scientifique à laquelle aspire Pinker impose de mentionner l’existence de ces biais lorsqu’ils sont susceptibles d’affecter l’interprétation – c’est-à-dire dès la première figure de l’ouvrage. Pourtant, l’auteur montre peu d’enthousiasme à questionner l’obtention des données qu’il présente et, ce, même lorsqu’il s’intéresse à des indicateurs plus complexes, tel que le score Polity IV qui attribue à chaque pays une note sur une échelle allant de +10 (démocratie) à -10 (autocratie) [12].8

1.2.           Cueillette des données

À supposer que les indicateurs présentés soient le reflet exact de la réalité, pourrait-on alors affirmer que Pinker a démontré objectivement l’existence du ‘Principe des Lumières’ ? Non, car la démonstration même présente une erreur de raisonnement assez commune, appelée « cueillette des cerises » (cherry picking en anglais), consistant à envisager uniquement les données favorables à la conclusion, tout en ignorant les autres. Si l’auteur fustige les ‘pessimistes qui signent éditoriaux et autres articles d’opinion’ et qui ‘dresse[nt] la liste des pires choses qui se passent un peu partout sur la planète ces jours-ci’ pour ensuite ‘claironner que jamais périls plus graves n’ont menacé la civilisation’ (p.58), l’ouvrage ressemble pourtant à une version en miroir de ce procédé, dans laquelle Pinker nous présente uniquement les données qui étayent l’idée d’un progrès mû par la raison et le libéralisme, en passant sous silence les faits divergents. Naturellement, aucun des deux raisonnements ne peut être considéré comme une approche scientifiquement valide, puisque tous deux gomment certains aspects du débat9.

Ainsi, l’auteur défend l’idée que, non seulement, ‘la protection de l’environnement est compatible avec la croissance économique’ (p.159), mais qu’elle est même conditionnée par cette dernière, ce qu’il entend démontrer dans le chapitre 10. Comme justification, Pinker avance tout d’abord un certain nombre d’arguments ne relevant pas du débat rationnel, que j’approfondirai dans un prochain billet (par exemple, le fait que ‘les écopessimistes ont pour coutume de rejeter en bloc [l’approche technologique]’, lui préférant ‘une foi naïve dans l’immobilisme’, p.151). Dans un second temps, il présente des données chiffrées pour analyser les tendances actuelles (avant de se tourner vers les solutions qu’il préconise pour le futur, sur lesquelles je ne reviendrai pas ici). On peut identifier ici trois arguments principaux, qui souffrent tous d’une forme de vision sélective s’apparentant à la « cueillette des cerises »:

1) Tout d’abord, Pinker présente le principe de la courbe de Kuznets environnementale selon laquelle ‘à mesure que [les pays] s’enrichissent, leurs préoccupations se tournent vers l’environnement’ (p.150). Il en veut pour preuve le fait que ‘plus le pays est riche plus son environnement est propre : les pays nordiques présentent l’environnement le plus sain ; l’Afghanistan, le Bangladesh et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne l’environnement le plus dégradé’ (p.158). Mais, comme le note le journaliste George Monbiot, ceci est vrai uniquement si l’on ne considère que certains indicateurs « locaux » comme la qualité de l’air et de l’eau. En revanche, si l’on prend en compte l’impact de ces pays à l’échelle mondiale, un tout autre tableau apparaît, particulièrement dans un contexte d’externalisation de la production – et donc de la pollution10.

2) Il souligne également le fait que, d’ores et déjà, ‘beaucoup d’améliorations sont visibles à l’œil nu’ (p.157), telles que la réduction de la déforestation des forêts tempérées (mais pas des forêts tropicales) (p.158), l’extension des zones protégées (p.160), la diminution du nombre de marées noires (dont on ne s’étonnera pas, puisque ‘les intérêts [des compagnies pétrolières] coïncident avec ceux de l’environnement’, p.159), l’interdiction des essais nucléaires (p.161), sans compter l’extinction de masse des espèces animales qui serait déjà derrière nous (p.161)11. Évidemment, le choix de cet ensemble particulier de marqueurs environnementaux est trompeur. En particulier, on notera qu’écrire un chapitre sur l’environnement sans mentionner l’évolution de l’anomalie de température, ou la hausse du niveau des mers [15] demande un certain effort de strabisme.

3) Le dernier argument consiste à constater que ‘le monde moderne a graduellement commencé à se décarboner’ (p.171), c’est-à-dire que, en moyenne, la quantité de CO2 émis par dollar de PIB produit diminue lentement depuis les années 1960. Ceci permet à Pinker d’annoncer que ‘la croissance économique n’est pas synonyme d’émissions de carbone’ (p.172). Mais s’il ne fait aucun doute que l’équilibre environnemental passera par une réduction massive du bilan carbone des activités humaines, celle-ci ne constitue pas une fin en soi. L’objectif à atteindre est la baisse drastique des émissions mondiales de CO2 en valeur absolue. Or, en la matière, il faut un solide optimisme pour voir comme l’auteur une stabilisation récente de la courbe – qui ne sera présentée que brièvement en fin de chapitre (p.173)12.

J’ai illustré le principe de la cueillette des cerises en relayant certaines critiques qui ont été adressées à Pinker dans son approche du problème environnemental. Ici, le choix orienté des faits considérés lui permet in fine de justifier un laisser-faire néolibéral (je ne rentrerai pas ici dans le détail des solutions évoquées par Pinker. Rappelons seulement que les données de la science éclairent les différents scénarios envisageables, mais que la décision politique, elle, relève du choix de société [16], [17]). Cette pratique transparaît néanmoins de façon plus générale dans Le Triomphe des Lumières, particulièrement dans les chapitres portant sur des notions plus abstraites, comme Démocratie, Terrorisme ou Bonheur, qui offrent ainsi une marge de liberté supplémentaire dans le choix des indicateurs présentés.

Selon Pinker, ‘[l’] approche quantitative […] accorde une valeur égale à chaque vie humaine plutôt que de privilégier les personnes les plus proches de nous ou les plus photogéniques’ (p.59), garantissant ainsi un regard impartial, et insensible aux biais cognitifs qui sont le lot du cerveau humain. Cette méthodologie suppose toutefois, pour être valable, une certaine précaution dans la sélection des données. Au contraire, Pinker semble ici étayer son raisonnement par un choix partial d’indicateurs, passant sous silence les faits divergents, ce qui remet sérieusement en question la validité de sa démonstration du progrès.

2.    Les causes du progrès

Si ses détracteurs ont pu accuser Pinker d’être un ‘optimiste naïf’ (p.55), cette critique ne lui rend cependant pas entièrement justice. En effet, il souligne à plusieurs reprises que ‘les tendances à l’amélioration n’ont rien d’inéluctable’ (p.199) et qu’ ‘en attirant l’attention sur le progrès, notre objectif ne doit pas être de nous autocongratuler, mais d’identifier ses causes, afin de savoir ce qui fonctionne et d’en faire toujours davantage’ (p.112). Ainsi, comme noté plus haut, l’objectif visé dans Le Triomphe des Lumières est double : mettre en évidence l’existence d’un progrès global mais, surtout, montrer que ce progrès résulte d’une application généralisée de la raison aux affaires humaines. Comme la première, la démonstration de la deuxième partie de la thèse souffre cependant d’un certain nombre de faiblesses logiques. Je me concentrerai ici sur une erreur courante, la surinterprétation des corrélations observées dans les données, avant de m’intéresser à la définition du Progrès (qui est naturellement un préalable nécessaire à la recherche de ses causes).

2.1.           Corrélations et causalité

C’est un fait bien connu des scientifiques que l’observation d’une corrélation entre deux ensembles de données n’implique pas nécessairement l’existence d’une relation de cause à effet entre elles (ou, en latin, cum hoc ergo propter hoc). Par exemple, deux phénomènes peuvent être causés par un troisième facteur, auquel cas ils apparaîtront systématiquement de façon conjointe, sans pour autant que l’un entraîne l’autre. Pourtant, déplore Pinker, ‘j’ai observé beaucoup de gens intelligents n’ayant que peu de notions de la manière dont on analyse logiquement un problème, qui infèrent la causalité à partir d’une corrélation’ (p.460). En effet, les deux propriétés paraissent intuitivement assez voisines et la confusion corrélation / causalité est donc une erreur de raisonnement relativement commune. À un point tel que Pinker lui-même ne peut s’empêcher d’interpréter les courbes ascendantes qu’il présente comme liées par des relations causales.

À l’issue de sa démonstration du progrès humain, l’auteur conclut que, ‘de manière tout à fait patente, le revenu par habitant est corrélé à la longévité, la santé et l’alimentation. Même si c’est moins évident, il est aussi corrélé avec des valeurs éthiques supérieures, comme la paix, la liberté, les droits de l’Homme et la tolérance’ (p.119) (rappelons néanmoins que cette série d’ « évidences » est soumise aux limitations énoncées dans la partie précédente). Dans la suite du texte, ces corrélations sont présentées sous un jour nettement plus causal, par exemple : ‘Un monde plus riche peut aisément se permettre de protéger l’environnement, de contrôler ses gangs, de renforcer ses filets de sécurité sociale’ (p.376) ou ‘les pays plus riches ont tendance à être plus pacifiques et plus démocratiques. Certaines de ces relations de cause à effet entérinent les valeurs des Lumières’ (p.257). Pinker semble donc convaincu que la prospérité économique est non seulement corrélée avec toutes les autres dimensions du progrès, mais qu’elle est également leur cause, une conception qui revient régulièrement dans l’ouvrage13. Néanmoins, une affirmation répétée ne doit pas être confondue avec un argument. Que l’idée d’un PIB drainant avec lui toutes les composantes de l’épanouissement humain (car, ‘au bout du compte, comme le dit le proverbe, la mer qui monte soulève tous les bateaux, p.128) paraisse, ou non, véridique, le fait que deux indicateurs soient simultanément en hausse ne peut en aucune façon être considéré comme une preuve qu’ils sont liés par une causalité directe.

Comme le rappelle Pinker, ‘il faut garder à l’esprit que corrélation ne signifie pas explication causale, et que d’autres facteurs comme l’éducation, la géographie, l’histoire et la culture peuvent aussi entrer en ligne de compte’ (p.119). Mais, malgré ses efforts certains pour trouver des explications causales plus convaincantes que le PIB, l’auteur s’avoue vaincu : ‘dès que les experts tentent d’établir plus précisément leur rôle respectif, ils font le constat que le développement économique semble bien constituer l’un des principaux moteurs du bien-être humain’ (p.119). En ce qui concerne l’effet de la richesse d’un pays sur la longévité de ses habitants, en quoi consistent les preuves avancées par Pinker ? Elles reposent sur une corrélation classique baptisée « courbe de Preston », du nom de l’économiste qui l’a mise en évidence en 1975 [20], représentée sur la figure suivante :

Le fait que PIB et espérance de vie soient, dans une certaine mesure, corrélés à l’échelle internationale peut être interprété comme une relation prédictive (« en connaissant le PIB d’un pays, il est possible de déterminer approximativement la longévité dans ce pays en se rapportant à la courbe »). En revanche, ceci ne constitue pas la preuve d’une relation causale (« si l’on augmentait artificiellement le PIB d’un pays, toutes choses égales par ailleurs, la longévité dans ce pays augmenterait d’un nombre d’années déterminé »). En effet, de nombreuses autres causalités peuvent entrer en jeu dans la corrélation observée : par exemple, comme évoqué plus haut, il est envisageable que les deux phénomènes soient entraînés par une cause commune – auquel cas forcer l’accroissement de l’un ne nous assure pas de l’augmentation de l’autre. Pourtant la primauté du PIB sur les autres indicateurs est un postulat de départ non discuté par Pinker. Si l’article original de Preston n’envisageait en effet que l’action du niveau de revenus sur la mortalité (tout en proposant plusieurs mécanismes sous-jacents possibles), d’autres économistes ont par la suite proposé des diagrammes causaux différents [21] que Pinker ne juge pas pertinent de mentionner. En particulier, une explication alternative plausible serait qu’une meilleure santé contribue à des revenus plus élevés, plutôt que l’inverse (car les individus sains sont plus productifs de valeur économique alors que les pays les plus touchés par des épidémies voient leur économie fragilisée [22, Chap. 1]).

Il est également à noter que, outre une certaine dispersion des points autour des lignes de couleur représentant les prédictions de la corrélation, cette figure fait également apparaître un effet de l’année, si bien que le PIB par habitant en lui-même n’explique au final que 10 % à 25 % de l’augmentation de l’espérance de vie à l’échelle mondiale (entre 1930 et 1960) [20]. En d’autres termes, le potentiel prédictif du niveau de revenus sur la mortalité est relativement limité à moins de prendre également en compte un ensemble de facteurs non caractérisés et regroupés dans l’effet de l’année. Ce décalage vers le haut des courbes de la figure reflèterait, selon Preston, les progrès de la médecine et de l’éducation, une explication reprise par Pinker (p.86) qui y ajoute un autre facteur explicatif de son cru : les ‘visionnaires de la Silicon Valley [qui] financent des instituts de recherche’ (p.79) et les ‘figures de la scène internationale telles que Bill Gates, Jimmy Carter et Bill Clinton [qui] ont préféré léguer au monde une meilleure santé des populations les plus pauvres de continents lointains plutôt que de clinquants monuments près de chez eux’ (p.86). Naturellement, il est difficile de trouver des preuves quantifiables à cette dernière affirmation, et l’on voit à nouveau que, dans un système dynamique aussi complexe, il est toujours possible d’expliquer chaque corrélation d’une paire de variables par un mécanisme ad hoc.

Malgré l’importance centrale de ce concept, il n’existe pas d’approche unifiée de l’inférence causale dans les sciences statistiques. Surtout, aucune ne permet de faire l’économie d’un modèle – et donc de tester « à la chaîne » toutes les causalités potentielles. La régression multivariée est un outil largement utilisé, notamment dans les travaux économiques cités dans l’ouvrage. Entre autres avantages, elle permet d’évaluer une corrélation entre deux variables tout en contrôlant (c.-à-d. en « gardant constant ») l’effet d’un potentiel facteur confondant. Cependant, comme pour la corrélation, cette méthode démontre la prédictibilité d’une donnée sur la base d’une autre et non, à proprement parler, une causalité. D’une part, il est toujours possible que le facteur confondant réel n’ait pas été pris en compte ni, à fortiori, contrôlé dans l’analyse. À l’inverse, de manière moins intuitive, contrôler l’effet particulier de certaines variables peut également conduire à des conclusions erronées sur les relations en jeu entre les phénomènes étudiés [23, Chap. 5]. La méthode de la régression multivariée ne permet donc pas d’inclure de manière aveugle toutes les données sociales et économiques disponibles dans une même analyse pour identifier la véritable relation de causalité sous-jacente aux corrélations observées, contrairement à ce que semble croire Pinker (p.ex. ‘Les études qui évaluent l’éducation […] et la richesse […], en gardant constants tous les autres paramètres, suggèrent que le fait d’investir dans l’éducation enrichit réellement le pays’, p.274).

2.2.           Définition des concepts manipulés

Devant la complexité de l’enchevêtrement des relations causales qu’il étudie, Pinker semble, à un point du livre, mettre de côté les études sur lesquelles il s’est jusque-là appuyé, pour en appeler au bon sens du lecteur : ‘Peut-être qu’il est impossible de débrouiller l’écheveau de corrélations entre les différentes manières dont la vie s’est améliorée et de distinguer avec certitude les relations de cause à effet. Mais cessons un instant de nous inquiéter de la difficulté qu’il y a à démêler ces fils et observons simplement leur direction commune. Le fait que tant de dimensions du bien-être soient corrélées entre différents pays et décennies suggère qu’elles sont peut-être sous-tendues par un phénomène cohérent, ce que les statisticiens appellent un facteur général, une composante principale, ou encore une variable cachée ou latente. Nous avons même un nom pour désigner ce facteur : le progrès’ (p.285).

Cet extrait révèle une faiblesse de la réflexion de Pinker qui, à elle seule, compromet un certain nombre d’évidences qu’il énonce : malgré le fait qu’une large part des premiers chapitres soit consacrée à cette notion, le progrès ne bénéficie pas d’une définition cohérente tout au long du texte. Le terme fait le plus souvent référence à la tendance commune à la hausse observée dans la majeure partie des indicateurs (s’apparentant alors à une composante principale), dont il s’agit d’identifier les causes. En d’autres points de l’ouvrage, comme dans la citation ci-dessus, le progrès devient lui-même le facteur explicatif de cette hausse, la force qui tire le développement humain vers le haut (à rapprocher du concept statistique de ‘variable cachée’) – et il n’est pas surprenant, dès lors, que le terme de « progrès » soit par la suite utilisé comme un synonyme de « croissance économique » (p.379)14. Cause en même temps qu’effet, le progrès est alors une coquille vide, un concept sans valeur explicative car ne signifiant plus rien de précis. Des critiques assez similaires ont par ailleurs été opposées au concept de ‘facteur général’ de l’intelligence, ou « facteur g », auquel Pinker fait référence [24].

À trop ‘évite[r] de jouer sur les mots’ (p.64), c’est-à-dire de questionner les notions mises en jeu, l’auteur se retrouve ainsi à manipuler des concepts aux contours flous et, ce faisant, à jouer sur les mots. La raison, notion centrale de l’ouvrage, offre un autre exemple de définition changeante. Si, selon Pinker, elle englobe la capacité à former un contre-argument simple (p.403), le terme semble néanmoins exclure une majeure partie de la philosophie moderne (notamment, ‘le désastre du postmodernisme, avec son obscurantisme bravache, son relativisme incohérent et son politiquement correct étouffant. Bon nombre de ses figures de proue – Nietzsche, Heidegger, Foucault, Lacan, Derrida, représentants de la théorie critique – sont des pessimistes culturels moroses qui déclarent que la modernité est odieuse, que tous les énoncés sont paradoxaux, que les œuvres d’art sont des instruments d’oppression, que la démocratie libérale équivaut au fascisme et que la civilisation occidentale va à vau-l’eau’, p.464)15. Ce glissement sémantique permet ensuite à l’auteur d’annoncer l’impossibilité logique de formuler un énoncé rationnel sur une position critique de son approche quantitative (puisque ‘s’opposer à la raison est, par définition, déraisonnable’, p.403), sans s’apercevoir que ce type de paralogisme révèle précisément le caractère polysémique du mot « raison ».

La surinterprétation des corrélations observées entre des jeux de données dont les méthodes d’échantillonnage et de calcul sont rarement décrites, combinée à l’absence de définition cohérente des notions manipulées remettent en cause la validité scientifique des conclusions de Pinker. Quelle que soit l’opinion du lecteur sur l’importance de la rationalité dans la conduite des affaires humaines, ou son adhésion aux ‘idéaux des Lumières’, il est impossible de considérer que l’ouvrage offre une démonstration véritablement probante de la relation causale entre raison et progrès, selon les critères de la science. Pire, comme certains de ses détracteurs l’ont fait remarquer, le texte bafoue certains principes élémentaires de l’approche rationnelle qu’il prétend défendre. Finalement, le plaidoyer introductif en faveur de la défense de la raison apparaît plus comme une déclaration d’intention, dédouanant son émetteur de toutes ses approximations ultérieures, qu’un ensemble de critères qui contraignent son argumentation. À ce titre, et même si certains des éclairages présentés dans les chapitres s’avèrent intéressants, il semble peu recommandable de faire de l’ouvrage un étendard de la défense de la raison.

Conclusion

Bien que Pinker souligne l’importance de ne pas confondre causalité et corrélation (p.41 ; p.119), ainsi que le risque de biais d’échantillonnage (p.244 ; p.316 ; p.326) ou la tentation de la cueillette des cerises (p.58 ; p.412), et s’attache à les relever chez ses contradicteurs16, il semble néanmoins incapable de s’y soustraire dans son propre discours. De plus, à l’échelle de l’ouvrage, le défaut de cohérence des définitions et de certaines thèses est patent – et a été relevé par plusieurs commentateurs (voir, en français, la critique de l’ouvrage dans Science et Pseudosciences [26]). La contradiction entre le désir de « faire science » [25] et le caractère non-scientifique de nombreuses affirmations amène naturellement à se demander si Pinker ne serait pas sujet au ‘raisonnement motivé’ (p.412) – qui est pourtant selon lui l’apanage de ‘ceux qui cultivent des préférences politiques’. Alors qu’il se considère lui-même comme un investigateur dépassionné, guidé seulement par ‘les idéaux, non politiques en soi, de la raison, de la science et de l’humanisme’ (p.417), on est en droit d’en douter à la lecture de certaines des déclarations péremptoires dont l’ouvrage est émaillé17.

Dans ce premier article, je me suis intéressé exclusivement à la question du statut scientifique de la démonstration proposée. Je me tournerai dans un prochain billet vers la seconde question qui s’impose [2] : quelle idéologie le ‘Principe des Lumières’, formulé par Pinker, sert-il pour qu’il soit considérée comme valide en dépit de la faiblesse des arguments présentés ?

Références

[1]    S. Pinker, Le Triomphe des Lumières. Les Arènes, 2018.
[2]    N. Chomsky, « Psychology and Ideology », Cognition, vol. 1, no 1, p. 11–46, 1972.
[3]    S. Randall, « Visibilité et invisibilité statistique en Afrique », Afrique contemporaine, vol. n° 258, no 2, p. 41‑57, 2016.
[4]    M. Jerven, « Development by Numbers ». Development Research Institute, New York University, 2016.
[5]    M. Jerven, B. Hibou, B. Samuel, et R. Diallo, « Un demi-siècle de fictions de croissance en Afrique », Politique africaine, vol. N° 124, no 4, p. 29‑42, 2011.
[6]    F. Bédécarrats, J.-P. Cling, et F. Roubaud, « Révolution des données et enjeux de la statistique en Afrique », Afrique contemporaine, vol. n° 258, no 2, p. 9‑23, 2016.
[7]    F. Bourguignon et C. Morrisson, « Inequality Among World Citizens: 1820-1992 », American Economic Review, vol. 92, no 4, p. 727‑744, sept. 2002.
[8]    M. Angus, Études du Centre de développement L’économie mondiale statistiques historiques: statistiques historiques. OECD Publishing, 2003.
[9]    FAO, FIDA, OMS, PAM, UNICEF, L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2019. 2019.
[10]  T. Pogge et S. G. Reddy, « How Not to Count the Poor », Social Science Research Network, Rochester, NY, SSRN Scholarly Paper ID 893159, oct. 2005.
[11]  World Bank, « Beyond Goal 1.1: Complementary Indicators and Multidimensionality », in Monitoring Global Poverty: Report of the Commission on Global Poverty, 0 vol., The World Bank, 2016, p. 99‑188.
[12]  D. M. Jr et A.-F. Mady, « A critique of quantitative measures of the degree of democracy in Israel », Democratization, vol. 13, no 2, p. 257‑282, avr. 2006.
[13]  Amnesty International, Les droits humains aujourd’hui : un mouvement qui compte. 2018.
[14]  IPBES, Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. 2019.
[15]  « AR5 Synthesis Report: Climate Change 2014 — IPCC ». .
[16]  « Énergie et climat…rien n’est simple », Sciences et Pseudosciences, no 329, juill-2019.
[17]  J. Gadrey, « Réconcilier l’industrie et la nature », Le Monde Diplomatique, juill-2019.
[18]  O. Zajec, « Mesurer le bonheur ? », Le Monde Diplomatique, 02-avr-2012.
[19]  L. Pritchett et L. H. Summers, « Wealthier is Healthier », The Journal of Human Resources, vol. 31, no 4, p. 841‑868, 1996.
[20]  S. H. Preston, « The Changing Relation between Mortality and Level of Economic Development », Population Studies, vol. 29, no 2, p. 231‑248, 1975.
[21]  W. Lutz et E. Kebede, « Education and Health: Redrawing the Preston Curve », Population and Development Review, vol. 44, no 2, p. 343‑361, 2018.
[22]  M. Spence et M. Lewis, Health and Growth : Commission on Growth and Development. World Bank, 2009.
[23]  R. McElreath, Statistical Rethinking : A Bayesian Course with R Examples. Boca Raton, UNITED STATES: Chapman and Hall/CRC, 2015.
[24]  N. Gauvrit, « La structure de l’intelligence. Facteur g ou pas facteur g ? », Sciences et Pseudosciences, vol. 289, 2010.
[25]  F. Lordon, « Le désir de “faire science” », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 119, no 1, p. 27‑35, 1997.
[26]  P. Antoine, « Quelques critiques à l’ouvrage de Steven Pinker », Sciences et Pseudosciences, vol. 328, p. 29‑30.

Remerciements

Merci à Jean-Pierre Varnet et à Lisa Labbouz pour la relecture. L’illustration de l’article est une photo libre de droits prise par jonbonsilver.

Notes

1 Dans la suite de l’article, tous les numéros de page font référence la traduction de Daniel Mirsky, aux éditions Les Arènes [1].

2 Articles dans Le Monde, La Tribune, Libération, Science et Pseudosciences (également consultable sur le blog de l’auteur)

3 Pinker cite notamment The Great Surge: The Ascent of the Developing World de Steven Radelet et The Rational Optimist: How Prosperity Evolves de Matt Ridley, et surtout le site Our World in data de Max Roser (financé par Bill Gates) qui défendent un discours très similaire. Voir une liste plus exhaustive p.70.

4 La philosophie éthique proposée par Pinker (‘procurer le plus grand bonheur au plus grand nombre’, p.25) est englobée dans une notion très floue que Pinker baptise ‘humanisme’ mais qui, comme il le reconnaît dans le dernier chapitre, s’apparente essentiellement à une forme d’utilitarisme.

5 Biais qui se manifeste lorsque l’inclusion ou non des données dans l’échantillon dépend du facteur étudié. Même s’il est relativement intuitif, il peut s’avérer extrêmement difficile à identifier dans les faits. C’est le cas par exemple du paradoxe de Simpson, qui peut se manifester lorsque l’échantillon étudié n’est pas distribué de façon homogène entre les différentes variables.

6 Critique initiale de Hickel. Réponse de Pinker. Contre-argument plus détaillé de Hickel. Addendum de Joe Hasell et Roser au site Our world in Data. Réponse de Hickel. Conclusion de Milanović.

7 La célèbre « courbe en éléphant » proposée par Christoph Lakner et Branko Milanović et reprise dans l’ouvrage fournit un autre exemple de graphique dont la lecture n’est pas aussi transparente que le paragraphe descriptif pourrait le laisser penser. En particulier, la conclusion immédiate qu’en tire Pinker (‘Il en ressort que les gagnants [de la mondialisation] incluent la plus grande partie de l’humanité’, p.136) peut être largement nuancée par le fait que les gains sont représentés ici en pourcentage des revenus. Leur représentation en valeur absolue conduit, là encore, à un tableau radicalement différent.

8 Pour être exact, Pinker mentionne parfois l’existence possible de biais de mesure dans les données, surtout lorsque celles-ci ne concordent pas avec son interprétation. Ainsi, il se soucie du fait que l’augmentation du nombre de violations des droits de l’homme recensées par Amnesty International [13] pourrait résulter essentiellement de l’élévation des critères éthiques et du renforcement des observations au fil des ans (‘comme les vigies des droits de l’homme intensifient sans cesse leurs – admirables – efforts pour déceler toujours plus d’abus […] elles en trouvent d’avantage’, p.244). Il propose alors de lui substituer un autre indicateur, qui ‘compense la sévérité accrue des rapports’ et présente, quant à lui, une légère tendance à la hausse. Si sa crainte d’une évolution du critère est justifiée ici, la vigilance sélective de Pinker au fil des pages lui permet néanmoins d’écarter les indicateurs défavorables à son interprétation tout en en conservant d’autres pourtant également critiquables (voir paragraphe Cueillette des données). Par ailleurs, notons qu’Amnesty International ne se contente pas d’énumérer des chiffres en hausse, mais produit des rapports détaillés sur les situations locales.

9 D’une certaine manière, si Pinker s’était contenté d’énumérer les aspects positifs du monde dans lequel nous vivons dans le but de contrebalancer le ‘biais de négativité’ (p.66) ambiant dans les médias, et de déjouer le ‘biais de disponibilité’ (p.57), l’exercice aurait pu avoir une certaine utilité. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici : dans Le Triomphe des Lumières, Pinker plébiscite une certaine forme de progrès, qu’il valide par un ensemble de graphes bien choisis.

10 Voir l’article de George Monbiot pour une critique plus détaillée du concept de courbe de Kuznets environnementale, qui ne semble pas faire autant consensus que le chapitre correspondant du Triomphe des Lumières peut le laisser penser. Le site Our World In Data est lui-même plus mesuré sur la question.

11 Pour ce dernier point, Pinker semble néanmoins crier victoire un peu tôt, d’après le rapport de l’IPBES de mai 2019 [14].

12 Il s’agit finalement du même type de raisonnement qui amène l’auteur à s’exclamer, en début de chapitre : ‘les populations de l’âge du fer et même de la fin de l’âge de pierre ont eu un impact par habitant beaucoup plus important sur le paysage que la moyenne des gens d’aujourd’hui’ (p.149) – un autre ‘fait’ dont la pertinence dans un chapitre sur l’environnement laisse dubitatif.

13 Notons au passage que, derrière l’objectif initial de démontrer le rôle de la Raison dans l’épanouissement humain, se développe rapidement un objectif secondaire : démontrer le rôle de la croissance économique dans l’épanouissement humain. Dans un contexte où le PIB est contesté, en tant qu’il « mesure tout sauf de ce qui fait que la vie mérite d’être vécue » (Robert F Kennedy), la démonstration qu’il entraînerait les autres aspects du progrès lui rendrait une certaine pertinence [18]. En particulier, la causalité supposée avec la longévité a amené certains auteurs [19] à encourager les pays développés à se concentrer sur la croissance économique, puisque tout accroissement du PIB devrait se traduire mécaniquement par un accroissement proportionnel de la durée de vie.

14 De même que ‘les valeurs émancipatrices peuvent aussi être appelées valeurs libérales’ (p.262) – c’est-à-dire ici des valeurs fondées sur l’individualisme des agents et le laisser-faire.

15 En accord avec son rejet du déconstructionnisme et de l’analyse sociologique, commun dans le champ de l’économie [25], Pinker refuse tout au long du livre de replacer sa conception des « idéaux humanistes » dans un contexte historique et social (puisque, à nouveau : ‘qui pourrait se dire hostile à l’épanouissement humain ?’, p.471). De même, il récuse en bloc toute étude sociale des sciences (p.453) ainsi que l’idée d’une notion de vérité scientifique ancrée dans une époque ou un groupe social, et tourne en ridicule les penseurs du rôle de l’idéologie dans les sciences en affirmant que ceux-ci considèrent la science comme la cause du racisme (p.454), ce qui n’est pas la thèse défendue [voir p. ex. 2].

16 ‘Dans leur ouvrage Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett affirment que les pays où l’inégalité des revenus est plus grande présentent aussi des taux plus élevés d’homicide, d’emprisonnement, de grossesses adolescentes, de mortalité infantile, de maladie physique et mentale, de défiance sociale, d’obésité et de toxicomanie. Tous ces maux, avancent-ils, sont à mettre sur le compte des inégalités économiques. […] Cette théorie égalitaire […] pose autant de problèmes que n’importe quelle autre théorie qui passe d’un enchevêtrement de corrélations à une explication par une cause unique.’ (p.125). Cette citation peut être mise en regard avec la partie Corrélations et causalité du présent billet.

17 ‘Bien que certains intellectuels ne puissent réprimer un haut le corps lorsqu’ils lisent une apologie du capitalisme, les avantages économiques de ce dernier sont si évidents qu’ils n’ont pas besoin d’être mis en évidence par des chiffres’ (p.113)

2 réflexions sur « Triomphe des Lumières ou faillite de la raison ? »

  1. Très bien, on a hâte de lire la suite, même si l’on connaît déjà la réponse. Pragmatique, apolitique, rationnel dépassionné, sans idéologie, ça ne penche jamais très à gauche.

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