Voix, métamorphoses et possessions au cinéma

Au fil de l’histoire du cinéma, et même avant l’avènement du parlant, la voix humaine a été une source inépuisable d’inspiration pour les réalisateurs et réalisatrices, en particulier dans son lien avec la notion d’identité [1], [2]. Sans prétention à une analyse théorique détaillée qui dépasserait mon champ de compétence, j’aimerais ici évoquer le rôle symbolique de la voix à l’écran, notamment comme marqueur de l’identité réelle du locuteur ou de la locutrice. J’illustrerai mon argumentation au moyen d’exemples familiers issus du cinéma fantastique occidental – et essentiellement hollywoodien – genre cinématographique obsédé par les thèmes de l’identité, de la métamorphose et de la possession.

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A visual compendium of auditory revcorr studies

Short explanation: this is a list of all major studies (to the best of my knowledge) that attempted to use variants of the « reverse correlation » technique to explore auditory perception, from very low-level to high-level processes. You can find more information on the modulation-perception revcorr and the phoneme-categorization revcorr under the « Research Projects » tab.

I have not aimed at exhaustivity but if you see some important contribution missing, please let me know!

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Comment notre cerveau différencie-t-il les phonèmes de la langue ?

Entretien publié sur le site de l’ENS Paris le 18/11/2020.

Léo Varnet est chargé de recherche CNRS au sein du laboratoire des systèmes perceptifs au département d’études cognitives de l’ENS-PSL. Le scientifique vient d’obtenir une bourse de recherche ANR pour poursuivre des travaux sur une méthodologie de psychologie expérimentale, initiés lors de sa thèse. Une ANR-fast ACI pour, en somme, accélérer le calcul des Images de Classifications Auditives (ACI) et ouvrir la voie, demain, à un paramétrage véritablement individualisé des audioprothèses.

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Triomphe des Lumières ou apologie du néolibéralisme ?

« Les philosophes qui sont confortables estiment que le progrès humain est arrivé à son terme ou est en bon chemin. Ils se croisent les bras et ils s’installent dans la paix du dimanche. Plus de travail sur la planche. Ils méditent dans le repos du septième jour. Tout n’est-il pas fait ? Les ancêtres n’ont-ils disposé le monde aux mieux des hommes ? Il ne reste plus que des compléments, que des embellissements, que la dernière main à mettre. […] Ils reparlent des progrès, des pouvoirs, des promotions de la Raison. Ils annoncent prophétiquement le développement pacifique de la conscience, l’enrichissement spirituel de la personne humaine, l’accomplissement de la Justice à l’intérieur de l’Homme et au sein des sociétés. » – Paul Nizan, Les Chiens de garde [1]

Dans un précédent billet, j’ai entamé une lecture critique de l’ouvrage Le Triomphe des Lumières de Steven Pinker [2]. Je me suis attaché à analyser le discours de l’auteur sur le plan de la validité de la démonstration, en faisant autant que possible abstraction des valeurs défendues. Cette critique des arguments me semblait un préalable nécessaire1 avant d’aborder plus frontalement la question de l’idéologie dans le discours de Pinker.
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Études observationnelles et fausses corrélations : le paradoxe de Berkson

La période de crise sanitaire actuelle est marquée par un regain d’intérêt pour l’analyse de données épidémiologiques. Elle a porté sur le devant de la scène médiatique certains concepts clés de l’expérimentation scientifique, telle la notion d’essai clinique. De façon liée, on a pu entendre de nombreux appels à la prudence dans l’interprétation de résultats issus d’études observationnelles – c’est-à-dire portant sur l’analyse de caractéristiques d’un groupe de patients et patientes sans aucune intervention particulière de la part des scientifiques (p.ex. l’administration d’un traitement particulier)1. Je voudrais ici insister sur les limites inhérentes aux études observationnelles, en illustrant à quel point il est facile d’obtenir une corrélation fallacieuse entre deux pathologies (ou plus généralement deux conditions médicales) lorsque l’on s’intéresse à des données recueillies chez des personnes admises à l’hôpital.
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Pertes de sensibilité auditive et pertes supraliminaires : pourquoi l’audioprothèse parfaite n’existe pas.

La prise en charge du handicap auditif est un enjeu majeur dans notre société. En France, on dénombre environ 5,5 millions de personnes malentendantes1, soit environ 8,6 % de la population. Certaines formes de surdité apparaissent au cours de la vie, que ce soit du fait d’événements extérieurs (p.ex. traumatisme acoustique) ou par l’effet naturel du vieillissement. On parle dans ce dernier cas de presbyacousie, une pathologie causée principalement par la dégénérescence de certaines cellules de la cochlée et du nerf auditif et qui se traduit par une diminution progressive de la capacité de l’oreille à transmettre l’information sonore au cerveau.

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Triomphe des Lumières ou faillite de la raison ?

Récemment traduit en français sous le titre Le Triomphe des Lumières1, le dernier livre du professeur de psychologie à Harvard Steven Pinker a suscité beaucoup d’enthousiasme. Pinker l’a présenté lors de nombreuses conférences (voir en particulier son TED talk sous-titré, les captations de ses interventions à l’ENS Paris et au Forum Économique Mondial de Davos). Les thèses avancées dans cet ouvrage ont fait l’objet d’une certaine médiatisation (Bill Gates ayant même déclaré qu’il s’agissait de son livre de chevet) et d’articles élogieux2, mais aussi de nombreuses critiques de la part de journalistes et de scientifiques anglophones (voir références dans l’article). Le point de vue défendu par Pinker et son argumentaire, qu’on retrouve presque à l’identique sous la plume d’autres auteurs3, rencontrent actuellement un certain écho dans la sphère politique et il me semble donc intéressant d’en proposer ici une critique en français.

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L’Image de Classification Auditive, partie 2 : À la recherche des indices acoustiques de la parole

Dans un précédent billet, j’ai présenté le principe de la corrélation inverse, un outil mathématique permettant de caractériser le fonctionnement d’un système dont la mécanique exacte nous est inaccessible (représenté comme une « boîte noire » munie d’un câble électrique en entrée et d’un second câble en sortie). J’ai ensuite montré comment la même approche pouvait être appliquée à cette boîte noire particulière qu’est le cerveau humain. Une part de mon travail de recherche depuis ma thèse consiste à développer cette méthodologie dans le champ de l’étude de la perception des phonèmes par le système auditif.

Dans cet article, je décrirai le principe des Images de Classification Auditives (ICA) à travers l’exemple de la perception des sons « aba » et « ada ». Je laisserai momentanément de côté les considérations linguistiques – sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article – pour me concentrer sur le positionnement du problème et la réponse apportée par les ICA.

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Développement et construction de la voix genrée

La voix est une composante invisible, et pourtant fondamentale, de la dimension corporelle du genre. Il s’agit d’un caractère sexuel secondaire, au même titre que la pilosité faciale ou la morphologie du corps, c’est-à-dire une marque du dimorphisme au sein de l’espèce humaine. Pourtant ces attributs, grossièrement corrélés au sexe biologique à l’échelle du groupe, sont également chargés, à l’échelle individuelle, d’une valeur symbolique : ils sont perçus comme preuves de la masculinité ou de la féminité de leur porteur ou leur porteuse. La voix, comme image sonore du corps qui la produit, n’échappe pas à cette règle. Ainsi, derrière le message linguistique qu’elle transmet, nous tirons de la façon de parler de notre interlocuteur ou de notre interlocutrice d’autres inférences indirectes sur son sexe, son âge, sa compétence, sa fiabilité, son orientation sexuelle, etc…

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