Triomphe des Lumières ou apologie du néolibéralisme ?

« Les philosophes qui sont confortables estiment que le progrès humain est arrivé à son terme ou est en bon chemin. Ils se croisent les bras et ils s’installent dans la paix du dimanche. Plus de travail sur la planche. Ils méditent dans le repos du septième jour. Tout n’est-il pas fait ? Les ancêtres n’ont-ils disposé le monde aux mieux des hommes ? Il ne reste plus que des compléments, que des embellissements, que la dernière main à mettre. […] Ils reparlent des progrès, des pouvoirs, des promotions de la Raison. Ils annoncent prophétiquement le développement pacifique de la conscience, l’enrichissement spirituel de la personne humaine, l’accomplissement de la Justice à l’intérieur de l’Homme et au sein des sociétés. » – Paul Nizan, Les Chiens de garde [1]

Dans un précédent billet, j’ai entamé une lecture critique de l’ouvrage Le Triomphe des Lumières de Steven Pinker [2]. Je me suis attaché à analyser le discours de l’auteur sur le plan de la validité de la démonstration, en faisant autant que possible abstraction des valeurs défendues. Cette critique des arguments me semblait un préalable nécessaire1 avant d’aborder plus frontalement la question de l’idéologie dans le discours de Pinker.

Plutôt que de suivre la structure thématique du livre, j’adopterai ici une approche transversale pour mettre en avant certains motifs récurrents révélateurs du mode de pensée de l’auteur. Je m’attacherai également à souligner la filiation entre les arguments manipulés dans l’ouvrage et ceux avancés par les tenants du néolibéralisme. Pour cela, je mettrai en regard du texte un grand nombre de citations issues de journaux conservateurs et d’ouvrages néolibéraux. Puisque ‘[les chercheurs] trébuchent souvent sur leurs propres idées préconçues en tentant de montrer les biais de leurs adversaires politiques’ (p.415), mon fil directeur sera la description par Pinker de la partie adverse, celle des ‘ennemis des Lumières’. De fait, j’ai précédemment souligné le déséquilibre entre le niveau d’exigence méthodologique dont l’auteur se réclame – et qui fait selon lui défaut à ses opposants et opposantes – et la faiblesse des arguments qu’il présente en soutien de sa thèse.

Dans un long paragraphe sarcastique situé au début de l’ouvrage (p.55), et qui constitue également un moment clé de sa conférence, Pinker dénonce la mesquinerie de celles et ceux qui lui font face: certains esprits malveillants le traiteraient d’ ‘optimiste naïf’, de ‘Pangloss’, et l’accuseraient même de ‘propag[er] l’enthousiasme béat de l’idéologie corporate’. On comprend aisément que l’insulte n’ait pas sa place dans le débat d’idées que Pinker appelle de ses vœux ; pourtant, lorsqu’il s’agit de décrire ses adversaires, lui-même n’est pas avare de noms d’oiseaux. Examinons de plus près sa typologie des ‘Contre-Lumières’ (p.45), constituée de quatre sous-groupes.

1. Écopessimistes contre écomodernistes

En tête de cortège viennent les adeptes de la foi religieuse. L’opposition entre raison et croyance n’est certes pas nouvelle. Cependant, plus singulièrement, la figure convoquée ici en illustration de cette catégorie n’est pas celle du bigot mais plutôt celle de l’écologiste. En effet, ‘les groupes écologistes traditionnels […] persistent dans une croisade fanatique […] fondée sur l’allégeance à la valeur sacrée mais dénuée de sens de ce qui est « naturel » […] Ils tirent ainsi profit des intuitions primitives de l’essentialisme et de la peur de la contamination auprès d’un public analphabète sur le plan scientifique’ (p.99). Ils défendent donc ‘une idéologie quasi religieuse’, tenant des ‘discours moralisateurs selon lesquels l’humanité moderne serait une vile race de spoliateurs et de pillards qui, à moins de défaire la révolution industrielle, de renoncer à la technologie et de revenir à une ascétique harmonie avec la nature, précipitera l’apocalypse’ (p.162). Aveuglés par une foi détachée des réalités terrestres, ‘nombre de représentants de l’écologisme traditionnel refusent de reconnaître que le progrès ou même seulement le progrès humain constituent une aspiration valable‘. En conséquence, ces ‘écopessimistes ont pour coutume de rejeter en bloc [le recours aux solutions technologiques], la qualifiant de « foi aveugle dans le fait que la technologie nous sauvera »’ (p.151). Prôné par des ‘activistes aussi divers qu’Al Gore, Unabomber ou le Pape François’, ‘le fondamentalisme écologique est empreint de misanthropie avec notamment une indifférence à la famine [et] la tendance à se complaire dans des fantasmes macabres d’une planète dépeuplée’ (p.148). On appréciera la concision et l’objectivité de ce résumé. L’opinion de Pinker rejoint ici directement celle de Thomas Shepard, co-auteur du livre Le Lobby du Désastre2, l’un des premiers manifestes anti-écologistes [4, Chap. 19] : les activistes environnementaux seraient une bande de Cassandre alarmistes qui se sont illustrés dans l’Histoire par la production de discours catastrophistes jamais réalisés (dont la liste nous est gracieusement fournie pp.151-156)3.

À l’opposé de ces écopessimistes déraisonnables, Pinker nous invite à ‘l’écomodernisme [qui] commence avec la prise de conscience’ que l’espèce humaine ‘n’a jamais vécu en harmonie avec son environnement’ (p.149)4. Principe central de l’écomodernisme : ‘la protection de l’environnement est compatible avec la croissance économique’ (p.159), elle-même moteur de tout progrès humain, selon Pinker. Il s’agit donc ici d’aborder le problème climatique avec pragmatisme – c’est-à-dire sans remettre en question le système de production actuel. Mieux : la croissance économique est nécessaire à la protection de l’environnement. Selon Pinker, le seul moyen véritablement « écomoderne » de prendre en compte les réalités environnementales serait donc de les intégrer à la logique capitaliste de profit à court terme. Ainsi ‘on ne s’étonnera guère que les compagnies pétrolières veuillent réduire les accidents de leurs navires, puisque leurs intérêts coïncident avec ceux de l’environnement : les marées noires sont un désastre en termes de relations publiques’ (p.159). Sur le marché de la crise climatique, la « demande d’écologie » de la part des consommateurs occidentaux devrait spontanément engendrer en réponse une « offre » de nouvelles solutions technologiques : ‘Si les gens ne peuvent disposer d’électricité qu’au prix d’une certaine quantité de smog, ils feront avec le smog, mais dès qu’ils seront en mesure de s’offrir à la fois l’électricité et l’air pur, ils mettront le prix pour bénéficier de ce dernier’, poussant ainsi l’industrie à développer des formes d’énergie plus propres (p.150). Selon cette intéressante réécriture de l’Histoire, ce sont donc les industriels qui ont accompli (voire anticipé : ‘l’industrie automobile avait parfois de l’avance sur ses clients et sur les régulateurs’, p.209), le désir de préservation de l’environnement exprimé par la société – une idée reliée au concept controversé de courbe de Kuznets environnementale présenté ici comme un théorème économique établi (voir billet précédent). On retrouve presque mot pour mot cet argumentaire opposant écopessimistes apocalyptique et pragmatisme libéral moteur du progrès humain sous la plume de Shepard5, mais également d’auteurs plus contemporains comme Bernard Arnaud6, Laurent Alexandre 7 ou Olivier Babeau8 (fondateurs du think tank libéral Institut Sapiens).

2. Populistes contre entropie économique

Proches des activistes écologistes, et tout aussi dangereux pour le progrès humain, les ‘populistes’ sont également dans le viseur de Pinker. ‘La deuxième décennie du XXIe siècle a été celle de la montée en puissance d’un mouvement hostile aux Lumières, appelé populisme, mais qu’on devrait plus précisément qualifier de populisme autoritaire’ (p.384). Ses adeptes, répartis sur toute la surface du globe, ‘considèrent que leurs pays respectifs sont entraînés dans une dystopie infernale par des factions maléfiques auxquelles seul un leader fort peut s’opposer’ (p.19). Ce courant politique ‘dénigre les élites et les experts et ne fait que peu de cas du grand marché des idées’ (p.384) ; au contraire, il encourage ‘le soulèvement de certains traits de la nature humaine – tribalisme, autoritarisme, diabolisation, raisonnement à somme nulle’ [sur la notion de « somme nulle », voir plus loin]. Finalement, ‘en se concentrant sur la tribu plutôt que sur l’individu, le populisme autoritaire ne laisse aucune place à la protection des droits des minorités ou à la promotion du bien-être humain à l’échelle du monde’ – contrairement, on s’en doute, au projet libéral, porteur de croissance économique heureuse partout où il est mis en œuvre.

Dessin de Plantu paru dans l’Express (01/2011)

Après nous avoir mis en garde contre cette ‘menace populiste qui pèse sur les valeurs des Lumières’, Pinker nous révèle qu’elle est ourdie en parallèle par des groupes d’extrême-droite comme d’extrême-gauche, signe, selon lui, de la proximité idéologique de ces deux courants. Il s’inquiète notamment de l’ascension des leaders protectionnistes et nationalistes, au premier rang desquels Donald Trump – non sans rappeler au préalable que l’accession au pouvoir de ce dernier est une conséquence directe des revendications irréalistes d’Occupy Wall Street et de Bernie Sanders. En effet, ‘le populisme existe en variantes de gauche comme de droite, qui partagent la croyance populaire selon laquelle l’économie est une compétition à somme nulle’, si bien que ‘les extrémités de gauche et de droite du spectre politique, déchaînées contre les inégalités économiques pour des raisons fort différentes, ont fini par se rejoindre’ (p.121). Le stratagème n’est pas nouveau : l’étiquette infamante de « populiste » a été abondamment utilisée depuis plus d’un demi-siècle pour disqualifier toute les opinions hétérodoxes quel que soit leur contenu [5], renvoyant dos-à-dos la critique du libéralisme formulée par la gauche et l’idéologie nationaliste et conservatrice de l’extrême droite [6]. Elle trace une ligne de démarcation commode entre les politiques compatibles avec la mondialisation et les voix discordantes qui refusent de prendre part au débat dans le cadre qui leur a été fixé [7]. Celles-ci apparaissent alors mécaniquement comme déraisonnable et inaptes au dialogue et, en définitive, indignes de participer au processus de prise de décision démocratique.

On l’aura compris : ce qui, aux yeux de Pinker, réunit les leaders populistes de gauche et de droite – et les rend si condamnables – c’est leur ‘déchaîn[ement] contre les inégalités économiques’ (p.121). Et tant pis si ce raisonnement assimile xénophobie et politique de redistribution des revenus (‘C’est dans cette brèche [la critique des inégalités] que s’engouffrent certains agitateurs politiques en ciblant de prétendus tricheurs, accusés de recevoir davantage que la part qui leur est due : reines des allocs, immigrés, pays étrangers ou encore les riches’). Au contraire, l’auteur nous invite à envisager le problème avec raison et discernement : ‘Pour comprendre l’inégalité dans le contexte du progrès humain, il faut d’abord prendre conscience du fait que l’inégalité de revenu n’est pas une composante fondamentale du bien-être’ et, par conséquent, ‘ne justifi[e] pas […] de relever les pont-levis [ni] de se convertir au socialisme’ (p.146). Nous voici rassurés. Le chapitre 9 du Triomphe des Lumière vise à démontrer que l’inégalité économique est non seulement inévitable mais même profitable à tous, et que sa réduction ne constitue donc pas un objectif politique pertinent.

Pour cela, Pinker convoque tout d’abord le second principe de la thermodynamique, dans une interprétation très personnelle : ‘Quel est le rapport entre l’entropie et les affaires humaines ? La vie et le bonheur dépendent d’une quantité infinitésimale d’arrangements ordonnés de la matière parmi un nombre astronomique de possibilités […] de sorte que quand les choses changent sans être dirigées par un agent humain, il est probable qu’elles changent pour le pire’ (p.30). La pauvreté serait ainsi la condition naturelle, spontanée, de l’être humain (‘Dans un monde régi par l’entropie et l’évolution, [la pauvreté] est l’état par défaut de l’humanité’, p.39) ; au contraire, la richesse est méritoire puisqu’elle nécessite de s’extraire de cet état de repos. ‘La pauvreté n’a pas de causes, a écrit l’économiste Peter Bauer. C’est la richesse qui a des causes. Dans un monde gouverné par l’entropie et l’évolution, les rues ne sont pas pavées de pâtisseries’ (p.101). En définitive, une fois dépouillé de son habillage théorique, le principe de l’entropie économique s’énonce assez crûment : ‘Le premier crétin venu est capable de démolir une grange mais il faut un charpentier pour en construire une’ (p.30). On peine à trouver dans le texte la moindre référence scientifique pour cette formulation thermo-économique de la loi de Murphy9. Mais le corollaire le plus intéressant de cette théorie est son application à la notion d’inégalité des richesses. Poursuivant ses savants calculs thermostatistiques, Pinker annonce que ‘pour une population d’un million de personnes il y a 999999 variantes possibles d’inégalité’ (p.122). C’est pourquoi, lorsque la richesse augmente, ‘une augmentation de l’inégalité relative [est] très probable’. Cette relation, confie-t-il, est ‘presque une nécessité mathématique’ (p.128) – du moment naturellement qu’on exclue de l’équation la possibilité inquiétante d’un mécanisme de redistribution des richesses. Dès lors, ‘à mesure que les sociétés échappent à la pauvreté universelle, elles sont vouées à devenir plus inégales’ (p.146). La boucle est bouclée : l’inégalité étant directement proportionnelle au développement humain, c’est elle, et non l’égalité, qui devrait être considérée comme un indicateur du progrès.

Au milieu de l’arsenal rhétorique déployé contre l’égalité économique10, un argument revient à de nombreuses reprises dans l’ouvrage. Selon Pinker, l’un des signes distinctifs des populistes (parmi lesquels Thomas Piketty, dont le best-seller ‘est devenu une référence fétiche de tous ceux qui s’indignent des inégalités’, p.123) est leur propension à sombrer dans la ‘croyance populaire selon laquelle l’économie est une compétition à somme nulle : entre classes sociales pour la gauche, entre nations ou groupes ethniques pour la droite’ (p.384). Si l’économie ne doit pas être envisagée comme une compétition à somme nulle, c’est-à-dire comme un « gâteau » qu’il faudrait se partager, c’est parce qu’elle serait au contraire une compétition à somme positive, un jeu dont toutes les parties sortent forcément gagnantes. L’argument, formulé initialement par Adam Smith, est devenu depuis un poncif du discours libéral11. Il sous-entend que la division du travail dans la société s’effectuerait selon le bon vouloir des individus, la richesse de chacun et chacune étant simplement la juste récompense pour avoir enrichi la société dans son ensemble : ‘Une conséquence plus dommageable du sophisme d’une masse fixe de richesses est la conviction que si certains s’enrichissent, c’est qu’ils ont forcément soustrait à tous les autres une part plus importante que celle qui leur revenait […] Parmi les milliardaires dans le monde, on compte J.K. Rowling, auteure des romans Harry Potter […] Elle est devenue milliardaire, augmentant par là l’inégalité, mais elle a apporté quelque chose aux gens, et non le contraire [… ] Sa richesse est en réalité le sous-produit des décisions volontaires de milliards de lecteurs et de cinéphiles’ (p.124). Pinker évoque brièvement la possibilité que ‘tous les riches n’apportent pas forcément quelque chose aux gens’, mais ne juge pas opportun d’explorer plus avant cette éventualité – rejoignant ici implicitement la Défense des 1% [8] de Gregory Mankiw, économiste conservateur et ancien conseiller de George W. Bush12.

Selon l’auteur, l’aspect positif du libéralisme inégalitaire ne réside pas seulement dans la création de nouveaux produits de consommation (comme les romans Harry Potter). Il permet également une concentration de richesses dans les mains de milliardaires bienveillants et suffisamment éduqués pour décider de façon rationnelle des causes dans lesquelles cet argent mérite d’être investi. On peut notamment se réjouir de la ‘montée en puissance des techno-philanthropes. Au lieu de se contenter de signer des chèques pour qu’on donne leur nom à des salles de spectacles, ils mettent leur ingéniosité, leur carnet d’adresses et leur exigence de résultats au service de la résolution de problèmes globaux’ (p.382). Ainsi ‘Bill Gates, Jimmy Carter et Bill Clinton ont préféré léguer au monde une meilleure santé des populations les plus pauvres de continents lointains plutôt que de clinquants monuments près de chez eux’ (p.86, voir billet précédent). En résumé, ‘tout l’intérêt de la mondialisation est qu’elle permet d’enrichir des élites dont l’impact analytique, créatif ou financier a une portée mondiale’ (p.146). Si ses semblables lui apparaissent extrêmement susceptibles aux biais cognitifs, au point qu’il confesse par moment un certain ‘pessimisme quant à la possibilité de mettre un peu de plomb dans la cervelle de l’homme de la rue’ (p.433), Pinker paraît singulièrement moins inquiet des biais éventuels qui pourraient affecter les mécènes multimilliardaires dans leur choix des investissements financiers les plus profitables au progrès humain.

On a peine à croire que les agitateurs populistes n’aient pas déjà capitulé face à ce brillant exposé de l’inéluctabilité et de l’utilité de l’inégalité des revenus qui leur est pourtant répété jusqu’à l’écœurement (mentionnons encore les exemples de Raphaël Enthoven13 et Scott Winship14). Fort heureusement, nous informe Pinker, le populisme ‘a été désavoué lors des élections aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en France, où le nouveau président, Emmanuel Macron, a proclamé que l’Europe et le monde attendent que nous défendions partout l’esprit des Lumières menacé dans tant d’endroits‘ (p.390)15.

3. Guerriers de la justice sociale contre libre marché des idées

Dans la taxonomie des ennemis des Lumières proposée par Pinker, un autre groupe est associé à une forme d’égalitarisme irrationnel : les ‘guerriers de la justice sociale’. Cette ‘faction […] composée de professeurs d’extrême gauche, d’activistes étudiants et d’un appareil bureaucratique autonome’ se montre ‘agressivement intolérante’ (p.428) : elle exerce ‘une répression’, mène des ‘enquêtes de type stalinien’ et, naturellement, se complaît dans ‘son mépris du marché et son idylle avec le marxisme’ (p.417). Pire, les ‘gardiens du politiquement correct’ mènent une insidieuse ‘campagne de diabolisation qui impute à la science la responsabilité de crimes aussi vieux que la civilisation, notamment le racisme’ (p.453)16. Mus par leur désir d’entraver le progrès de la raison, ils cherchent à ‘débusquer des formes de plus en plus cryptiques de racisme et de sexisme’ au sein de l’institution scientifique et conspirent au sein des comités d’éthique où ils ‘échafaudent les raisons au nom desquelles il convient d’interdire à des adultes informés et consentants de participer à des traitements qui les aident et aident autrui’ (p.459). Le mouvement puise sa légitimité dans les travaux de philosophes ‘postmodernistes’ tels que Foucault qui soulignent l’importance des relations de pouvoir dans la formation du discours d’une époque. Pinker nous fait cependant part de son scepticisme face à ce courant philosophique, toujours avec la mesure et le discernement qui le caractérisent, notant que les ‘représentants de la théorie critique sont des pessimistes culturels moroses qui déclarent que la modernité est odieuse, que tous les énoncés sont paradoxaux, que les œuvres d’art sont des instruments d’oppression, que la démocratie libérale équivaut au fascisme et que la civilisation occidentale va à vau-l’eau’ (p.464). Là encore, l’analyse proposée par Pinker ne constitue pas une protestation isolée, mais est au contraire représentative d’un courant de pensée contemporain. Affubler le camp adverse du qualificatif infamant de ‘postmodernisme’, est une pratique en vogue dans les cercles de la droite libertarienne américaine particulièrement actifs dans les pages de Quillette. Par ailleurs, ‘la guerre [menée par les sciences humaines] contre la science rallume la controverse soulevée par C.P. Snow en 1959’ (p.445) dans son discours The two cultures [11] dont Pinker se place en héritier17 – nous y reviendrons au paragraphe suivant.

Aux ‘combattants pour la justice sociale qui n’hésitent pas à réduire la part accordée aux droits individuels au nom d’une plus grande égalité entre races, classes ou genres, qu’ils voient comme engagés dans une compétition à somme nulle’ (p.48) Pinker oppose à nouveau le principe de la compétition à somme positive, généralisé cette fois aux droits humains : puisque l’obtention de nouveaux droits pour les membres d’un groupe ne réduit pas les droits accordés au reste de la société, toutes les luttes des minorités pour leur émancipation apparaissent, au mieux, comme un vaste malentendu. Il propose donc une nouvelle approche consistant à rejeter les grilles d’analyse de genre, de race, de classe ou d’orientation sexuelle pour en revenir à une conception pacifiée de l’évolution des rapports de domination dans la société : ‘Aucun traitement préjudiciable ne résiste longtemps à l’examen. La ségrégation raciale, un droit de vote réservé aux hommes et la criminalisation de l’homosexualité sont littéralement indéfendables’ et ont donc spontanément disparu au fil du temps sous l’effet de la raison (p.258). Pour faire progresser une cause, il suffirait ainsi d’avancer des arguments sensés, qui ne manqueront pas d’être reconnus comme tels par nos adversaires, nous permettant ainsi d’acquérir une position de monopole sur le ‘grand marché des idées’ (p.384) : ‘à mesure que les idées indéfendables ou inapplicables tombent à l’eau, elles sont retirées de l’ensemble des options envisageables […] et les franges politiques sont entraînées vers l’avant à leur corps défendant’ (p.259). La lecture par Pinker de l’histoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis est édifiante à ce titre : passée la brève évocation de ‘Selma, de Seneca Falls et de Stonewall [qui] constitue[nt] un chapitre émouvant de l’histoire du progrès de l’humanité‘ (p.251), aucune mention n’y est faite des luttes par lesquelles les groupes opprimés ont gagné leur émancipation. Au concept de rapport de force se substitue un système de lobbying où les associations de consommateurs et groupes de pression avancent des arguments qui, s’ils sont suffisamment fondés, deviendront mécaniquement l’opinion majoritaire. Dans un monde où dominants et dominés réunis autour du tapis vert échangent librement leurs points de vue, préalablement dépolitisés, dans une écoute réciproque, l’action violente est non seulement fondamentalement condamnable puisqu’elle ne respecte pas le cadre convivial et constructif du grand marché des idées, mais également statistiquement inefficace : chiffre à l’appui, Pinker nous annonce que, à l’échelle mondiale, ‘les trois quarts des mouvements de résistance non violente ont atteint leurs objectifs, contre seulement un tiers des mouvements violents’ (p.463). Il est donc inconcevable que certains groupes s’obstinent encore à utiliser des moyens d’action aussi contestables alors qu’en prenant un peu leur mal en patience, ils verraient la vérité émerger d’elle-même de l’offre des opinions disponibles par une forme d’autorégulation spontanée du marché des idées. Pinker nous confie même son étonnement devant le caractère inéluctable du progrès : ‘Bien que je sois sceptique à l’égard de toute notion d’inévitabilité historique, de force cosmique ou d’arcs mystiques tendant vers la justice, certains types de changement sociaux paraissent vraiment entrainés par une force tectonique inexorable’ (p.134). Ainsi, ‘l’érosion historique du racisme, du sexisme et de l’homophobie […] semble résulter du puissant flot de la modernité’ (p.258). Sans surprise, l’ingrédient essentiel est ici encore la mondialisation et le ‘doux commerce’ néolibéral qui permettront à l’Occident de diffuser ses valeurs d’ouverture et de tolérance au reste du monde (‘malgré l’autoflagellation coutumière des intellectuels occidentaux au sujet du racisme occidental, ce sont les pays autres qu’occidentaux qui sont les moins tolérants’, p260). À ce titre, on ne saurait trop remercier l’industrie textile délocalisée : loin d’être un symbole du néocolonialisme, conception négative typique des guerriers de la justice sociale, elle permettrait au contraire l’émancipation des femmes bangladaises en leur offrant l’accès au travail salarié (p.116-117 ; Pinker s’appuie ici sur un article de Chelsea Follett, The feminist side of sweatshops).

L’éloge du ‘libre marché des idées’ – menacé seulement par les habituels ennemis de la raison – constitue, on s’en doute, un élément récurrent du discours néolibéral. Cette position idéaliste a en effet l’avantage de rendre invisibles les conflits d’intérêts qui structurent la société. Au mauvais esprit qui ferait remarquer que « les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante » et que Pinker, en tant que vieux mâle blanc hétérosexuel, bénéficie de tous les privilèges de la société dans laquelle il évolue, et pourrait donc être enclin par certains biais cognitifs involontaires à défendre cette dernière, l’auteur rétorque à nouveau que les valeurs qu’il prône sont purement rationnelles, donc universelles (p.45). En douter confinerait à l’hérésie, voire au postmodernisme.

4. Intellectuels politisés contre experts pragmatiques

La dernière catégorie d’ennemis est non seulement la plus exécrée par Pinker, mais également la plus inattendue. Parvenu au chapitre Progressophobie, on reste stupéfait à la lecture de la première phrase : ‘Les intellectuels détestent le progrès. Les intellectuels qui se disent « progressistes » détestent vraiment le progrès’ (p.55 ; voir également la conférence de Pinker). Les intellectuels apparaissent par la suite comme une catégorie assez transversale, cumulant les tares de toutes les précédentes. Ce sont des ‘pessimistes culturels, toujours avides de signes indiquant que la civilisation occidentale est (comme toujours) sur le point de s’effondrer’ (p.225) et prophétisant la fin de la démocratie (p.240), adeptes de ‘l’autoflagellation […] au sujet du racisme occidental’ (p.260), ‘déclinistes’ (p.195), ‘bellicistes’ (c’est-à-dire marxistes, p.195), et atteints d’un ‘innumérisme idéologique’ (p.225). Le principal foyer d’agitation, c’est l’Université : ‘Les universités devraient être le lieu par excellence où l’on met de côté les préjugés politiques et où une recherche à l’esprit large dévoile le fonctionnement du monde. Mais au moment précis où nous aurions le plus besoin de ce forum désintéressé, le monde universitaire s’est encore plus politisé – non en se polarisant mais en se gauchisant’ (p.426). Non seulement les professeurs de facultés sont biaisés par leur idéologie, mais ils s’en glorifient. À vrai dire, ‘le mépris pour la science se retrouve […] chez nombre de nos intellectuels les plus vénérés et au sein de nos plus illustres institutions académiques’ (p.443). L’idée d’un vaste assaut contre la société occidentale et le capitalisme piloté depuis le campus des grandes universités n’est pas nouvelle. Elle nous ramène notamment à un mémorandum écrit en 1971 par Lewis Powell, alors membre du conseil d’administration de Philip Morris, à l’intention du directeur de la chambre de commerce américaine, et intitulé Attaque sur le système américain de libre entreprise. L’ « attaque » redoutée ici provenait d’un ennemi de l’intérieur : les professeurs des grandes universités américaines18. La défiance du milieu des affaires envers les intellectuels, désignés par le terme de « New Class »19, est largement partagée à l’époque [4, Chap. 10].

Le fait que le diagnostic de Pinker coïncide avec celui des théoriciens conservateurs des années 70 ne résout pas cette énigme : comment un intellectuel reconnu, professeur à Harvard, jouissant d’une certaine popularité dans les milieux académiques et s’engageant dans la sphère publique sur des sujets variés et dépassant largement le cadre de son expertise, peut-il lui-même tenir des propos directement anti-intellectuels ? Seule explication : aux « mauvais intellectuels » doivent s’opposer de « bons intellectuels » dont l’auteur ferait partie. Une description de ces ‘experts pragmatiques’ est proposée p.423 : ‘Ils présentent des traits de personnalité que les psychologues appellent « ouverture à l’expérience », « besoin de cognition » et « complexité intégrative ». […] Ils ne sont ni de droite ni de gauche. […] Ils sont conscients des angles morts cognitifs tels que les biais de disponibilité et de confirmation, et ils s’efforcent de les éviter.’ À l’opposé, les mauvais experts sont, on l’aura compris, ceux ‘qui [ont] de grandes idées – de gauche ou de droite, optimistes ou pessimistes – qu’ils défend[ent] avec une confiance communicative (mais malavisée).’ Cette division des intellectuels en deux sous-groupes, l’un submergé par ses idéologies (écologistes, égalitaristes, solidaristes), l’autre pragmatique (c’est-à-dire se rendant aux évidences de l’économie libérale) rejoint le texte de Snow évoqué plus haut20. Quelques années plus tard, en 1975, on retrouve la même distinction dans le célèbre rapport de la Commission Trilatérale, La Crise de la Démocratie, co-rédigé par Samuel P. Huntington (dont les analyses politiques ultérieures constituent une référence pour Pinker, p.236). Y sont opposées deux variétés d’intellectuels : les intellectuels « technocratiques et orientés vers l’action (policy-oriented) », pragmatiques, sérieux et constructifs ; et les intellectuels « orientés par des valeurs (value-oriented) », un groupe sinistre qui met en danger la démocratie car ils « se consacrent à porter atteinte aux dirigeants, à défier l’autorité et à démasquer et délégitimer les institutions établies », une menace « aussi sérieuse que celle posée dans le passé par les cliques aristocratiques, les mouvements fascistes, et les partis communistes ». Cette dichotomie, qui laisse entendre que l’intellectuel a pour règle morale de demeurer dans un soutien indéfectible au système en place, sera par la suite critiquée par Bourdieu [12] et renversée par Chomsky [13].

Chez Huntington comme chez Pinker, la question du rôle de l’intellectuel est directement reliée à celle de la gouvernabilité des démocraties [4]. Que faire face à l’incohérence des convictions politiques des citoyens et citoyennes, au poids des biais cognitifs, et à la virulence des factions anti-science ? La conclusion de Huntington est bien connue : le problème venant, selon lui, d’un « excès de démocratie », la solution qui s’impose logiquement est un « plus grand degré de modération dans la démocratie ». Sans être aussi explicite, Pinker pense quant à lui que ‘afin de ramener le débat public à un peu plus de raison il faudrait dépolitiser autant que possible les différents sujets’ (p.438) : la seule tâche sérieuse consisterait à identifier les principaux facteurs du progrès humain et à les accentuer (p.420). Il s’agit donc d’un problème d’ingénierie pure, qui ne pourra être abordé sereinement que lorsque nous serons débarrassés de toute considération idéologique tendancieuse. Mieux : les différentes idéologies devraient être elles-mêmes évaluées scientifiquement pour sélectionner empiriquement la plus efficace (p.420). On se doute qu’un tel travail d’optimisation ne saurait être mené à bien par un intellectuel gauchiste, engoncé dans ces présupposés anticapitalistes. En tant que penseur authentiquement neutre, Pinker se réserve ici le droit de séparer le bon grain de l’ivraie : les vrais ‘experts pragmatiques’ capables de répondre aux besoins de l’humanité, ce sont, notamment, les ‘techno-philanthropes’ (p.382) tels que ‘Bill Gates, Jimmy Carter et Bill Clinton’ (p.86), comme on l’a vu au paragraphe 2.

Conclusion : voir le monde comme un néolibéral21

Depuis les années 1970, le capitalisme fait l’objet d’attaques répétées. Un nombre toujours croissant de voix s’élève contre la logique marchande et la privatisation du monde, et dénonce le sacrifice de l’environnement, des droits humains et de l’égalité au profit de la croissance économique. D’autres contestataires expérimentent des modes d’organisation alternatifs à plus ou moins large échelle, et désertent le cadre de l’économie productiviste. Face à ces assauts, une contre-argumentation pro-libérale s’est progressivement imposée dans les groupes qui tirent avantage de la préservation du système en place : « Dire que nous subissons l’échec du modèle libéral, c’est ne pas percevoir ce que nous lui devons. […] En deux siècles, avec une accélération phénoménale ces dernières décennies, l’espérance de vie est passée de 30 à 72 ans, l’extrême pauvreté de 90 à 9 % de la population mondiale et le taux d’alphabétisation de 12 à 83 %. C’est là un succès colossal que nous ne percevons plus », comme le résume Mathieu Laine22. Au cours des 50 dernières années, les acteurs du capitalisme n’ont cessé de produire de nouvelles variations autour de ce thème – j’ai mentionné les exemples de Thomas Shepard, Bernard Arnaud, Laurent Alexandre, Olivier Babeau, Scott Winship, David Amiel, Ismaël Emelien, Charles Percy Snow, Samuel Huntington, et Matthieu Laine.

Si Le Triomphe des Lumières trouve un certain écho dans la sphère politique et économique, c’est non seulement parce qu’il s’inscrit dans la continuité du récit de conquête du capitalisme triomphant mais, surtout, parce qu’il prétend lui offrir un vernis scientifique. Derrière sa façade de ‘plaidoyer pour la raison, la science et l’humanisme et sa prétention à ‘revenir aux données’, j’ai montré précédemment que les arguments avancés ici étaient pour le moins fragiles au regard de la conclusion visée : indicateurs de développements indirects et reconstruits ; présentation partiale et sélective des données favorables ; inférences causales incertaines ; définition imprécise des concepts manipulés. L’ouvrage est illustré par une profusion de chiffres, de graphiques, et de notions scientifiques disparates, comme un simulacre de science brandi à la figure du profane. Il s’agit de masquer le manque flagrant de qualité scientifique du texte par la quantité des références à la science, quitte à obtenir un fourre-tout hétéroclite mêlant théories extrapolées hors de leur cadre d’application (p.ex. la seconde loi de la thermodynamique, cf. paragraphe 2) et hypothèses économiques non validées présentées comme des évidences (p.ex. la courbe de Kuznets environnementale, cf. paragraphe 1).

Ce mirage de la « vraie science » dont la condition nécessaire et suffisante serait simplement une quantification à tout crin, permet de dissimuler le caractère fondamentalement politique et idéologiquement chargé des statistiques utilisées : indice des valeurs émancipatrices’ 23 (p.264), ‘indice composite du bien-être’ (p.287), ‘indice historique de développement humain’ (p.287), ‘indicateur de satisfaction de vie’ (p.313), scores des nations sur ‘l’échelle démocratie-autocratie’ (p.239) ou encore mesure des préjugés sociaux par la comptabilisation des recherches Google, présentée comme un ‘sérum de vérité numérique’ (p.254). Cette quantification débridée basée sur des indices composites – qui, en matière d’indicateurs, indiquent surtout le positionnement politique de celles et ceux qui les emploient – est un travers récurrent de l’économétrie. Le caractère vaporeux des concepts mesurés fait écho à la vacuité de la notion de progrès 24, dont Pinker s’abstient de donner une définition au prétexte qu’elle relève de l’évidence : qui ose la replacer dans un contexte historique et social sera suspecté de relativisme – voire de postmodernisme. Comme je l’ai déjà noté, un raisonnement qui refuse de s’interroger sur le périmètre de son objet d’étude est fondamentalement douteux sur le plan scientifique25.

Si Pinker est loin d’être seul à réciter le bénédicité néolibéral, son texte est néanmoins intéressant en ce qu’il condense plusieurs thèmes de la contre-offensive capitaliste. Dans son petit théâtre de marionnettes, Pinker agite les figures effrayantes des empêcheurs de tourner en rond du capitalisme : l’écologiste (mystique apocalyptique), le politique d’extrême-gauche (populiste frayant dangereusement avec l’extrême-droite), le défenseur des droits humains (guerrier de la justice sociale agressif et intolérant) et l’intellectuel (idéologue marxiste). Forcément ‘ennemis de la raison’, puisque contestant le théorème du « néolibéralisme = progrès », les anticapitalistes sont relégués en bloc hors du champ des critiques audibles. Bien entendu, le portrait dressé par Pinker n’a aucune prétention sociologique, ni dialectique puisque les arguments adverses sont balayés d’un revers de main : il a pour fonction d’orchestrer la dénonciation du « biais » des autres — un biais idéologique, bien sûr. On dépeint ses adversaires en hommes de paille pour disqualifier leurs critiques, puis on leur oppose une réponse qui ne peut être que rationnelle et pragmatique. Quelle réponse ? Il est intéressant de noter un point commun des positions de Pinker dans les domaines écologique, économique, et social : l’omniprésence du concept de marché auto-régulé. La crise environnementale se résoudra d’elle-même pour peu qu’on l’intègre dans la logique marchande (paragraphe 1). L’inégalité des richesses témoigne d’un fonctionnement sain de l’équilibre entre l’offre et la demande (paragraphe 2). Le recul des préjugés raciaux est le résultat d’un lobbying efficace sur le grand marché des idées (paragraphe 3). En mobilisant la grammaire libérale pour reformuler les critiques du capitalisme émises par les faction ‘progressophobes’ qu’il exècre, Pinker replace le débat à l’intérieur du cadre libéral. Il s’agit avant tout de ne pas remettre en question le statu quo ; tout au plus songera-t-on à adjoindre un volet social ou une composante écologique à la croissance économique.

On l’aura compris, le Triomphe des Lumières n’est pas un ouvrage de vulgarisation, mais un texte de combat : l’enjeu — conscient ou non — est de légitimer le discours d’autojustification du libéralisme en le drapant du prestige de la science. La qualité du raisonnement développé est d’une inquiétante médiocrité, mais peu importe puisque son rôle est essentiellement ornemental. Surtout, en excluant tout intermédiaire entre la vraie science et son antithèse, le discours de Pinker permet d’étouffer les voix critiques du libéralisme, présentées comme indignes de contribuer au débat, et, finalement, de masquer le fait que l’étude du progrès humain reste, nécessairement, un saut hors du domaine de la rationalité pure : un saut vers le politique.

Références

[1] P. Nizan, Les Chiens de garde, Rieder. 1932.
[2] S. Pinker, Le Triomphe des Lumières. Les Arènes, 2018.
[3] J. Bricmont et A. Sokal, Science and Sociology of Science: Beyond War and Peace. University of Chicago Press, 2001.
[4] G. Chamayou, La Société ingouvernable: Une généalogie du libéralisme autoritaire. Paris: La Fabrique, 2018.
[5] P. Rimbert, « Un mot qui signifie « panique » », Manière de voir, no 164, mai 2019.
[6] C. Brissaud, « Les extrêmes se rejoignent… », Le Monde diplomatique, vol. N° 781, no 4, p. 14‑14, mai 2019.
[7] A. Collovald, Le populisme comme stigmatisation. La Découverte, 2019.
[8] N. G. Mankiw, « Defending the One Percent », Journal of Economic Perspectives, vol. 27, no 3, p. 21‑34, sept. 2013.
[9] D. Amiel et I. Emelien, Le progrès ne tombe pas du ciel: Manifeste. Fayard, 2019.
[10] N. Chomsky, « Psychology and Ideology », Cognition, vol. 1, no 1, p. 11–46, 1972.
[11] C. P. Snow et S. Collini, « THE REDE LECTURE (1959) », in The Two Cultures, Cambridge University Press, 1993, p. 1–52.
[12] P. Bourdieu, « Pour un savoir engagé », Le Monde diplomatique, février 2002.
[13] N. Chomsky, « Intellectuals and the State », in Towards a new cold war: essays on the current crisis and how we got there, Pantheon Books, 1982.
[14] S. Latouche, « En finir, une fois pour toutes, avec le développement », Le Monde diplomatique, mai 2001.
[15] P. Nachev et P. Hacker, « The neural antecedents to voluntary action: a conceptual analysis », Cogn Neurosci, vol. 5, no 3‑4, p. 193‑208, 2014.

Remerciements

Merci à Jean-Pierre Varnet et Martin Fouilleul pour la relecture. L’illustration de l’article est une photo libre de droits prise par David Mark.

Notes

  1. « Il existe une longue et honorable tradition de critique sociopolitique de la science. […] Ces critiques suivent généralement le schéma suivant : d’abord on montre, au moyen des arguments scientifiques conventionnels, pourquoi le raisonnement en question est erroné d’après les canons ordinaires de la bonne science ; alors, et alors seulement, on peut tenter d’expliquer comment les préjugés sociaux (possiblement inconscients) du chercheur l’ont conduit à enfreindre ces canons. » [3]
  2. Le discours de Shepard de 1971 résonne particulièrement avec Le Triomphe des Lumières : « Je me demande combien d’américains, bombardés jour après jour par les prophètes de malheur, se posent cette question : Si tout va si mal, comment se fait-il que je me sente si bien ? Eh bien, je crois que j’ai la réponse. Nous nous sentons bien car les choses ne vont pas si mal. Je voudrais vous dire combien les pessimistes ont tort. Ce sont des gens qui, au nom de l’écologie ou du consumérisme ou n’importe quel autre –ogie ou –isme, font le siège de notre état et du gouvernement fédéral, demandant des lois pour réguler l’industrie […] J’appelle ces gens le Lobby du Désastre et je les considère comme les personnes les plus dangereuses d’Amérique. » La suite du texte mériterait également d’être mise en regard avec l’argumentaire de Pinker, Shepard opposant à l’idée d’une législation contraignante la liberté inaliénable du consommateur et le risque d’entraver ainsi la marche du progrès.
  3. S’il semble tout à fait constructif d’envisager d’un point de vue scientifique la crédibilité de tel ou tel scénario environnemental, en revanche, l’argument consistant à imputer l’ensemble des prémonitions avortées (bug de l’an 2000, bombe démographique, Robopocalypse…) aux luttes écologistes afin de les décrédibiliser est un procédé qui relève du sophisme par association.
  4. Lorsque les peuples primitifs posaient le pied pour la première fois dans un écosystème, ils chassaient généralement de gros animaux jusqu’à provoquer leur extinction’. Tout bien compté, ‘les populations de l’âge de fer […] ont eu un impact par habitant beaucoup plus important sur le paysage que la moyenne des gens aujourd’hui’. La rupture écologique que nous traversons actuellement n’est donc pas causée par un mode de société basé sur la surconsommation, puisque la dégradation de l’environnement semble inscrite dans les gènes mêmes de l’être humain
  5. « Parmi tous les agissements du Lobby du Désastre [voir note 2] le plus insidieux est leur tentative de mettre à bas notre système de libre entreprise. […] Est-ce une coïncidence si la quasi-totalité des progrès scientifiques ont été réalisés durant les deux siècles où la libre entreprise était en vigueur en Occident […] ? Au cours des deux derniers siècles [les États-Unis d’Amérique] ont maîtrisé les maladies contagieuses, aboli la famine, permis l’alphabétisation des masses, amené l’humanité sur une autre planète (sic), [etc…] » Thomas Shepard, discours de 1971.
  6. « [Greta Thunberg] se livre quand même à un catastrophisme absolu sur l’évolution du monde. […] La conséquence qu’on en tire, c’est arrêter la croissance, qui a permis quand même d’améliorer le niveau vie mondial, de réduire la pauvreté, d’améliorer la santé dans des pays comme l’Afrique (sic). » Bernard Arnault, conférence de presse du 25 septembre 2019.
  7. « Ressuscitant les peurs des chrétiens de l’an mille, [les écologistes] font croire à la jeunesse que le monde court à sa perte à brève échéance. Ne laissons pas traumatiser nos gamins, que les Verts apocalyptiques vont finir par rendre dépressifs […] le monde n’a jamais été si doux : 1 milliard d’humains sont sortis de la misère depuis 1995. » Laurent Alexandre, L’Express, 12/03/2019
  8. « Outre les prédictions les plus apocalyptiques, le catéchisme habituel des zélotes du climat qui ont repeint en vert leurs habits rouges de révolutionnaires communistes. [Rappelons au contraire] qu’il faut élaborer de façon pragmatique de nouvelles façons de subvenir à nos besoins plus respectueuses de notre environnement. Que pour cela on peut compter plus que jamais sur l’initiative privée et la formidable énergie entrepreneuriale guidée par de justes incitations, plutôt que sur des formes de collectivisme et de spoliation qui n’ont marché nulle part. Que notre système capitaliste et libéral a réussi à tirer plus d’un milliard d’humains de la misère au cours des seules vingt-cinq dernières années et que le taux de pauvreté n’a jamais été aussi bas dans le monde, ce qu’aucun système alternatif n’avait jamais réussi à faire (au contraire). Que la technologie et la recherche vont nous apporter des solutions si on consent les investissements nécessaires. » Olivier Babeau, Le Figaro, 26/02/2019.
  9. L’introduction de la terminologie de la thermodynamique dans l’économie n’est pas une idée neuve : Nicholas Georgescu-Roegen a été le premier à évoquer le caractère entropique des activités humaines. Néanmoins, il s’agissait alors pour lui de démontrer le caractère insoutenable de la croissance économique, une thèse diamétralement opposée à celle de Pinker. Ici, le formalisme physico-mathématique appliqué aux concepts de pauvreté et d’inégalité sert essentiellement à masquer l’idéologie sous-jacente.
  10. On mentionnera notamment le savoureux aphorisme de ‘Boris et Igor’ (p.122) : si un paysan possède une chèvre et l’autre non, l’égalitariste recommanderait de tuer la chèvre. À plus grande échelle, les guerres ou les pandémies sont des catastrophes également susceptibles de générer de l’égalité. En conséquence, menace Pinker, ‘méfiez-vous de ce que vos souhaits impliquent’ (p.131).
  11. Par exemple cette explication issue du journal libéral Contrepoints (13/10/2017) : « Idée reçue : L’économie est un jeu à somme nulle. L’échange est en réalité un jeu gagnant-gagnant : si les deux parties n’y trouvent pas leur compte, elles cessent d’échanger. […] Tous les moyens permettant de faciliter les échanges favorisent donc ce jeu à somme positive : division du travail, libre-échange, libération des contraintes réglementaires. […] Il est parfois difficile de s’en rendre compte mais nous n’avons jamais connu un tel niveau de confort dans l’Histoire, même pour les plus pauvres d’entre nous. »
  12. « Imaginez une société où l’égalité économique est parfaite […] Soudain, un jour, cette utopie égalitaire est perturbée par un entrepreneur avec une idée pour un nouveau produit. Ce peut être Steve Jobs développant l’iPod, J.K. Rowling écrivant la série Harry Potter, ou Steven Spielberg dirigeant un blockbuster. Quand le produit est mis sur le marché, tout le monde veut l’acheter. […] La transaction est un échange volontaire, donc l’acheteur comme le vendeur en sortent gagnant. Mais comme il y a beaucoup d’acheteurs et un seul vendeur la distribution des situations économiques est maintenant largement inégale. » Puis, dans un louable élan d’ouverture, Gregory Mankiw tente ensuite d’ « écouter la gauche », « dont l’attention s’est concentrée récemment sur les revenus croissants des 1 % les plus riches ». Face à l’argument selon lequel « les revenus des riches ne reflètent pas leur contribution à la société », il confesse pourtant avoir du mal à envisager de quels riches malveillants il peut être question, mis à part une frange marginale de chercheurs de rente [8]. On peut noter que la success story de Rowling est ressassée ad nauseam par les défenseurs de l’inégalité économique.
  13. « Le premier adversaire de la démondialisation c’est la seconde loi de la thermodynamique […] La démondialisation déconstruit le système tout en le présentant comme l’effet d’une volonté mauvaise […] La démondialisation est le nom d’une lepénisation des esprits mais cette fois-ci par la gauche. C’est la courroie qui relie la droite populaire et la gauche populiste. Le « tous pourris » et le « qu’ils s’en aillent tous ». La défense des acquis sociaux et la fermeture des frontières. […] J’ai tendance à en faire l’acte de naissance d’un nouveau parti qui ne se connaît pas encore lui-même et que j’appellerai faute de mieux le Front Socialiste » Raphaël Enthoven, France Culture, 13/09/2011.
  14. « En vérité, rien ne contribue davantage au bien-être des pauvres et des classes moyennes que la croissance économique, et les réformes inégalitaires sont le meilleur moyen d’y parvenir. Pour promouvoir la croissance, le prochain président devrait abolir l’impôt sur les sociétés et appliquer les mêmes charges fiscales entre les américains pauvres, les classes moyennes, et les riches » Scott Winship, Washington Post, 16/07/2016
  15. Référence au discours d’élection d’Emmanuel Macron. Pinker aurait pu également souligner la grande proximité sémantique entre Le Triomphe des Lumières et le manifeste de La République En Marche, intitulé Le progrès ne tombe ne tombe pas du ciel [9] et dont un chapitre est consacré à l’opposition entre progressistes (pragmatiques et fidèles à l’esprit des Lumières) et populistes (extrémistes et rétrogrades) comme nouveau dualisme balayant les anciens clivages droite/gauche.
  16. Pour un point de vue plus élaboré sur le sujet des relations entre science et idéologie, on pourra se référer au texte de l’un des instigateurs de cette ‘campagne de diabolisation’, pourtant lui-même un scientifique de renom : Noam Chomsky [10]. Voir également note 15 de l’article précédent.
  17. On retient surtout aujourd’hui de ce texte l’idée d’une incompréhension mutuelle entre les représentants des lettres et ceux des sciences. Cependant, si Snow regrette le fossé entre les « deux cultures », c’est pour souligner ensuite la supériorité de la science post-industrielle, seule capable d’assurer le progrès humain universel. « Santé, nourriture, instruction : seule la révolution industrielle était à même d’en faire profiter jusqu’aux plus déshérités. » « Car dans l’industrialisation réside, de toute évidence, l’unique espoir des classes pauvres. J’emploie le mot espoir dans son acception la plus simple et la plus terre-à-terre ; et je n’ai que faire de la sensibilité morale des gens qui sont trop policés pour s’exprimer de façon aussi prosaïque ». Preuve en est que, « avec une unanimité singulière, dans tous les pays où ils étaient à même de le faire, les pauvres ont déserté leurs campagnes pour affluer dans les usines qui pouvaient les embaucher. » Cette industrialisation a été permise par la « culture scientifique » tandis que la « culture traditionnelle » (humanités et littérature), nombriliste, a passé le même temps à se morfondre et porte même une responsabilité dans « les expressions les plus imbéciles de l’attitude anti-sociale ». [11] (voir également note 20)
  18. « Il a toujours existé des personnes qui se sont opposé au système américain, lui proposant un socialisme ou une forme quelconque d’étatisme (communisme ou fascisme). […] Mais nous n’avons pas affaire aujourd’hui à des attaques sporadiques ou isolées émanant d’extrémistes relativement peu nombreux, ou même d’une minorité de socialistes organisés. Non, cet assaut lancé contre l’entreprise dispose d’une base large et procède de façon cohérente. […] La voix la plus dissidente dans le chœur des critiques émane d’éléments parfaitement respectables de la société. […] Nous avons des raisons de croire que les campus d’université constituent la source [de contestation] la plus active. Les facultés de sciences sociales renferment des membres qui sont hostiles au système de l’entreprise […] Les “intellectuels” [qui sortent de ces universités] échouent dans des agences de régulation ou dans des ministères possédant une certaine autorité sur le système des affaires qu’ils décrient. » Parmi les figures pointées du doigt par Powel, on trouve notamment Ralph Nader donc l’activisme pro-environnemental est présenté comme une « attaque à main armée contre le système », et les politiques « démagogues » qui « opposent les riches et les pauvres ».
  19. « En remontant aux commencements même du capitalisme, il y a toujours eu un petit groupe d’hommes et de femmes qui ont désapprouvé l’influence omniprésente du marché libre sur la civilisation dans laquelle nous vivons. On appelait ce groupe « les intellectuels » et ce sont les ancêtres de notre New Class » Irving Kristol, citation extraite de [4].
  20. Après avoir décrit l’opposition entre les deux cultures (voir note 16), Snow se demande où placer la ligne de démarcation. « On peut à la rigueur englober dans la même culture scientifique les « scientifiques purs » et les techniques ; mais un large fossé ne les en sépare pas moins. […] On compte parmi les scientifiques purs une plus forte proportion de centristes ou de « gauchisants » que dans tout autre profession ; cependant que les ingénieurs, eux, sont presque tous conservateurs. Non pas réactionnaires au sens littéral le plus extrême du terme, mais conservateurs tout court. Absorbés par leur métier, qui consiste à fabriquer des choses, ils se satisfont de l’ordre établi. » [11]
  21. Référence à une série d’articles de Unlearning Economics, Seeing Like A Neoliberal, auquel j’ai également emprunté un certain nombre d’idées.
  22. Chroniqueur au Figaro et au Point. Source : Le Figaro, 5/07/2019. Dans une interview pour l’Opinion (13/09/2019), Matthieu Laine développe son point de vue. Il critique l’ « obsession de l’inégalité » de ses contemporains, plaidant quant à lui pour une « inégalité juste », et redoute la « voie autoritaire » populiste derrière laquelle « se cache une future élite, semblable à celle qu’on voyait dans les datchas soviétiques ou dans les châteaux en Bavière ». Il a également préfacé l’ouvrage de Johan Norberg Non, ce n’était pas mieux avant. Après un rappel des tendances positives de l’espérance de vie, de l’éducation, de l’économie, du QI etc. à l’échelle mondiale depuis 1800, il y déplore l’ « idéologie » consistant à dévaloriser le présent, professée par les « trop nombreux bougons [qui] occupent le devant de la scène intellectuelle française » – leur préférant la philosophie optimiste de Laurent Alexandre et Alain Finkielkraut.
  23. Représenté en fonction du temps, l’indice des valeurs émancipatrices est censé offrir une synthèse objective de l’ ‘évolution des valeurs progressistes dans différentes zones culturelles du monde’. ‘Sans surprise, le graphique met au jour des différences substantielles’ avec tout en bas du classement le ‘Moyen-Orient islamique’ (p.266). Il n’est guère surprenant, en effet, que l’Occident sorte gagnant de la grande compétition pour les valeurs occidentales, mais le reconnaître nécessiterait pour Pinker d’admettre que les statistiques qu’il contemple et les idéaux qu’il prône ne sont pas des universaux nés seulement de l’exercice de la raison.
  24. « Le concept de développement est piégé dans un dilemme : soit il désigne tout et son contraire, en particulier l’ensemble des expériences historiques de dynamique culturelle de l’histoire de l’humanité, de la Chine des Han à l’empire de l’Inca ; et alors il n’a aucune signification utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux s’en débarrasser. Soit il a un contenu propre et définit alors nécessairement ce qu’il possède de commun avec l’expérience occidentale du « décollage » de l’économie telle qu’elle s’est mise en place depuis la révolution industrielle en Angleterre dans les années 1750-1800. Dans ce cas, quel que soit l’adjectif qu’on lui accole, son contenu implicite ou explicite réside dans la croissance économique, l’accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que l’on connaît. Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun avec cette expérience-là, est lié à des « valeurs » qui sont le progrès, l’universalisme, la maîtrise de la nature, la rationalité quantifiante. Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes. Elles sont liées à l’histoire de l’Occident […] Ces valeurs occidentales sont précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver une solution aux problèmes du monde contemporain et éviter les catastrophes vers lesquelles l’économie mondiale nous entraîne. » [14]
  25. L’ « analyse conceptuelle » est un préalable indispensable en économétrie comme dans tout autre domaine prétendant à une approche rationnelle [15] : avant de se poser la question de la véracité de telle ou telle hypothèse, il faut d’abord s’assurer que celle-ci ait un sens.

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